La Grande Guerre à Leforest : chronique d'un village occupé (1914-1918)

Publié le 27 février 2025 à 21:00

Il y a un siècle, la Première Guerre mondiale éclatait, transformant l'Europe en un vaste champ de bataille. Des millions de soldats s'y affrontèrent pendant quatre ans, et cette guerre, pour la première fois, n'épargna pas les populations civiles. Cet article vous propose de plonger dans le quotidien des habitants de Leforest, restés au village, durant cette période sombre de l'histoire.

Avant d'examiner les événements spécifiques à Leforest, un rappel du contexte géopolitique à l'origine du conflit est nécessaire.

Le jeu subtil des alliances : l'Europe aux portes de la guerre

En 1914, l'Europe dominait le monde. Les grandes puissances, pour maintenir leur influence, avaient tissé un réseau d'alliances déterminantes. La Triple-Alliance regroupait l'Allemagne, l'Italie et l'Autriche-Hongrie, tandis que la Triple-Entente unissait la France, le Royaume-Uni et la Russie.

Les tensions étaient vives. La France, marquée par la défaite de 1871 et la perte de l'Alsace-Lorraine, nourrissait une rancœur profonde envers l'Allemagne. Le Royaume-Uni, soucieux de préserver son empire colonial, voyait d'un mauvais œil la montée en puissance de la Marine allemande. La Russie et l'Autriche-Hongrie, quant à elles, se disputaient le contrôle des Balkans.

L'attentat du 28 juin 1914 à Sarajevo, où l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'empire austro-hongrois, fut assassiné par un nationaliste serbe, mit le feu aux poudres. Le 28 juillet, l'Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie, entraînant le jeu des alliances et une cascade de déclarations de guerre.

En France, la classe politique était initialement divisée. La gauche, pacifiste, hésitait à appeler à la mobilisation générale. L'assassinat de Jean Jaurès, figure emblématique du socialisme, le 31 juillet 1914, changea la donne. La gauche se rallia à l'Union Sacrée, unissant le pays face à la menace imminente. Le 1ᵉʳ août, la mobilisation générale fut décrétée.

Les premiers combats furent désastreux pour les Alliés. Le 22 août, 27 000 soldats français furent tués. L'enthousiasme initial des soldats, partis « la fleur au fusil », laissa rapidement place à la désillusion face à la violence inouïe des combats et à la puissance de l'ennemi.

 

Les prémices du conflit à Leforest : une préparation discrète

Bien avant les événements tragiques de 1914, Leforest se préparait discrètement à l'éventualité d'un conflit.

Dans son journal local, le curé Rembert relatait :

« Toute la gent chevaline a paradé sur la place de 7h à 8h. Elle a été admirée, elle a trotté, galopé ; quelques sujets ont eu un véritable succès : une Louise en particulier a reçu de véritables acclamations. Cette simple formalité militaire a mis une animation exubérante, gaie, franche, de bon aloi, dans notre paisible village. »

Ce recensement visait à évaluer les ressources équines disponibles pour l'armée en cas de besoin.

En 1906, la société colombophile « La retraite » fut créée. Les pigeons voyageurs, utilisés comme moyen de communication entre les premières lignes et l'état-major, jouèrent un rôle crucial pendant la Grande Guerre.

À l'école des garçons (ancienne école Salengro), les élèves s'exerçaient au tir et au maniement du fusil (en bois), une pratique instaurée dès le début des années 1900.

Le 29 mai 1910, au retour d'une procession, le « Chant du Forest » fut entonné, exaltant les valeurs patriotiques :

Enfants du Forest, en avant !
Que notre mot de ralliement
Soit un cri de jeune vaillance !

Enfants du Forest, en avant !
Pour Dieu, pour la France,
En avant.

Un Français, un jour de bataille,
après des jours plus triomphants,
disait, brisé par la mitraille :
Je meurs… Au drapeau mes enfants !

Au drapeau ! C’est lui l’espérance.
Point de lâches, point de cœurs froids
Car notre drapeau, c’est la Croix.
Tous au drapeau, fils de France.

- Anonyme.

 

La mobilisation générale à Leforest

Le 1ᵉʳ août 1914, au lendemain de l'assassinat de Jean Jaurès, Leforest bruissait de rumeurs de guerre. Les soldats en permission furent rappelés sans délai. L'Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie, et l'Allemagne avait adressé un ultimatum à la France.

Les informations parvenaient à Leforest par différents canaux : la gare, la gendarmerie et la poste disposaient de réseaux télégraphiques. Le seul téléphone de la ville, relié uniquement à Douai, était celui du maire, Jérémie Boulanger.

À 16 heures, le tocsin retentit. Les hommes interrompirent leur travail et rejoignirent les habitants déjà rassemblés sur la place Saint-Nicolas. L'affiche de mobilisation générale, apposée sur la mairie, annonçait la nouvelle : tous les hommes âgés de 21 à 38 ans devaient se préparer à partir le lendemain, dimanche 2 août 1914.

Cette annonce brutale bouleversa les familles. Les hommes les plus actifs devaient rejoindre leur régiment, laissant derrière eux femmes et enfants, pour une durée qu'ils espéraient brève. Les femmes, les hommes plus âgés ou moins valides, allaient devoir les remplacer dans les champs, les usines et les autres emplois.

Le 4 août, le Conseil municipal, réuni en urgence, vota une somme de 5 000 francs pour aider les familles nécessiteuses dont les chefs étaient mobilisés.

Le 7 août, le maire Jérémie Boulanger signa un avis à la population, reflet de l'état d'esprit de l'époque, empreint de patriotisme.

 

L'avancée allemande et l'inquiétude croissante

Le 24 août, à 17 heures, la nouvelle se répandit : l'ennemi avançait et se trouvait à Templeuve. Des voitures arrivèrent de Bersée et Faumont, transportant des personnes cherchant refuge pour la nuit.

Le lendemain, la famille Royaux, résidant au château, prépara son départ. La gare étant fermée, ils partirent de nuit, en voiture.

Le 26 août, la canonnade se fit distinctement entendre, venant de Raimbeaucourt.

Le 28 août, l'agitation gagna le village : la classe 1914 fut appelée et partit pour Béthune. On apprit que 14 Allemands avaient logé au château de Raimbeaucourt, information rapportée par le curé de Moncheaux.

Le 3 septembre, une nouvelle affiche à la mairie ordonna la mobilisation de toutes les classes jusqu'à 48 ans. Le départ était prévu pour le lendemain matin.

Le 4 septembre, le maire Jérémie Boulanger et son adjoint, Léger Courmont, partirent avec les autres mobilisés. Le Conseil municipal se réunit sous la présidence de Jean-François Lingrand, conseiller municipal de 71 ans.

Le 19 septembre, une première patrouille de cavaliers allemands traversa le village, semant l'émoi. Venant d'Evin et se dirigeant vers Raimbeaucourt, ils faisaient seulement demander leur chemin. Mais le danger de l'invasion était désormais palpable. Les hommes valides se réfugièrent dans les bois.

L'anxiété s'installa. On redoutait l'arrivée de l'ennemi, décrit par la rumeur comme cruel. Les jours suivants, les nouvelles ne firent qu'accroître les craintes : de nombreux hommes fuyaient Valenciennes devant l'avancée allemande, et la canonnade se rapprochait.

Le 24 septembre, les coups de canon furent incessants. L'abbé Pierre Pelet du Planty, prêtre de l'époque, nota dans son agenda : « A 16h, j'entends les coups depuis l'intérieur de la maison. À la tombée de la nuit, j'entends même la fusillade. [...] La messe basse de ce vendredi est dite au son du canon. »

Le 29 septembre, nouveau coup dur : la mairie informa que tous les hommes de 18 à 48 ans devaient immédiatement partir pour Saint-Pol. Le lendemain, tous les mobilisables quittèrent Leforest.

Monsieur Albert Denis, témoigna peu avant son décès en 1984 :

« Une grande partie de la population, ayant le visage triste ou empreint de larmes, avait tenu à accompagner en cortège ces derniers hommes qui partaient à pied pour Saint-Pol. J'étais du nombre ! Les plus nombreux allèrent jusqu'au pont de Courcelles ; quelques-uns voulurent aller plus loin, notamment les mères et les épouses. Tous avaient le cœur serré à la pensée de ne plus les revoir. »

Le 2 octobre, les gendarmes quittèrent précipitamment Leforest. On apprit que les Allemands étaient maîtres de Douai, présents en grand nombre à Dorignies et Pont-de-la-Deûle.

Le 3 octobre, à 10 heures, une voiture de la Croix-Rouge s'arrêta sur la place. Un prêtre en descendit, recommandant à chacun de rentrer chez soi par précaution. L'arrivée des Allemands était imminente.

Les jours suivants, Leforest fut encerclée par le bruit des canons, venant de Rouvroy comme de Phalempin. Le 6 octobre au soir, Hénin-Liétard tomba.

 

L'occupation allemande : Leforest sous le joug

Le 7 octobre 1914, en pleine nuit, les Allemands entrèrent en force dans le village, abandonné cinq jours plus tôt par les derniers gendarmes. Personne n'avait fui. Cette nuit-là, une vingtaine de cavaliers et deux officiers occupèrent des maisons de la rue Jean Jaurès.

Le 9 octobre, le reste des troupes allemandes prit possession du village. La police militaire n'étant pas encore établie, le château et plusieurs maisons furent pillés.

Les Allemands firent preuve d'une organisation méthodique. Les habitants, peu habitués à cette discipline de fer, supportèrent mal le joug qui leur était imposé. Mais la soumission était nécessaire pour éviter les amendes ou les peines de prison qui sanctionnaient toute infraction.

Un État-Major de Division s'installa au Château Blanc, une Intendance Générale et un abattoir de Corps d'Armée à la brasserie et dans les dépendances du château Royaux. Le Service Sanitaire prit possession des écoles, et le cimetière communal, dont la clôture fut retirée, accueillit de nombreux morts.

La circulation fut incessante, de jour comme de nuit, avec des convois de munition et d'approvisionnement allant et venant du front. Le 11 octobre, de nombreux prisonniers civils passèrent près du Château Blanc : les derniers mobilisés, surpris par l'avancée rapide des Allemands. Ils transmirent du courrier aux femmes présentes sur le bord du chemin.

La circulation des civils fut immédiatement réglementée. Un couvre-feu strict (à l'heure allemande !) obligeait les habitants à rester chez eux de 16 heures à 6 heures. Des rondes veillaient au respect de cette mesure.

Des affiches interdisant les relations entre les populations occupées et les pays non envahis ou neutres furent placardées à plusieurs reprises. Les infractions étaient passibles de la peine de mort.

Dès le 13 décembre, des sentinelles gardèrent les issues de la commune, et un laissez-passer, délivré par le Commandant de Place (ortskommandantur) moyennant une taxe en monnaie allemande, fut exigé pour se rendre dans les villages voisins. Plus tard, il fut même nécessaire pour circuler entre Leforest et Blanche-Maison.

L'isolement et l'absence de nouvelles du front

La seule correspondance autorisée était celle avec les prisonniers de guerre, mais elle était strictement réglementée : une carte mensuelle de 10 lignes maximum, écrite au crayon (sans doute pour faciliter la censure). C'est par ce biais que le village recevait de rares nouvelles de ses soldats.

Vivre dans l'ignorance totale de ce qui se passait sur les différents fronts et sans nouvelles de ceux qui combattaient, telle fut, peut-on dire, la plus grande des souffrances morales endurées par les habitants. Rien n'était plus capable de les démoraliser. L'ennemi le savait, et c'est pourquoi il prit soin, au début, de réquisitionner tout ce qui aurait pu servir à communiquer.

Pourtant, le front n'était pas loin. Que pouvait-il s'y passer exactement ? On ne le savait que brièvement par les soldats allemands qui, peu à peu, avec la durée de la guerre, avaient perdu leur arrogance. On savait que les combats y étaient rudes, comme à Notre-Dame-de-Lorette, dont les soldats ne parlaient jamais sans une inexprimable frayeur.

 

Le fardeau des contributions de guerre

L'un des chapitres les plus douloureux de l'occupation est certainement celui des réquisitions, perquisitions et autres vexations de toutes sortes auxquelles fut soumise la population.

Leforest, comme d'autres localités des pays envahis, n'échappa pas aux contributions de guerre. La commune fut frappée à plusieurs reprises par ces taxes très élevées.

Dès le 24 octobre 1914, le Conseil municipal se réunit pour anticiper la demande d'une rançon.

Le 16 novembre, le commandant allemand convoqua au Château Royaux Jean-François Lingrand, conseiller faisant fonction de maire, et le secrétaire de mairie. Il les informa que la première contribution de guerre était fixée à 30 francs par habitant, soit un total de 69 000 francs.

Incapables de payer immédiatement, ils s'engagèrent à régler une partie de la somme dès le lendemain. Le Conseil municipal se réunit de nouveau le jour même, à 14 heures.

Le lendemain, vers 11h30, ils présentèrent au commandant une recette de 12 000 francs. Le ton du commandant changea immédiatement. Très insatisfait, il les convoqua de nouveau.

Le 18 novembre, après avoir sollicité une subvention auprès de la Compagnie des Mines de l'Escarpelle, ils apprirent que le colonel exigeait 20 000 francs.

Le lendemain, la neige recouvrait les rues. L'abbé du Planty, présent aux rendez-vous, prit la parole. Ils remirent la somme demandée à un colonel satisfait.

Le Conseil municipal se félicita des efforts de messieurs Lingrand, Marcelle et du curé du Planty, qui avaient permis de limiter la contribution à 20 000 francs. La commune pensait être quitte.

En réalité, ces 20 000 francs n'étaient qu'une avance.

Le 26 juillet 1915, Monsieur Marcelle, désigné maire par les Allemands depuis le 7 février, fut rappelé à l'ordre : 73 367 francs restaient à payer, auxquels s'ajoutaient les indemnités journalières pour l'entretien des troupes en garnison. Les 20 000 francs étaient déduits.

Le 28 juillet, Monsieur Marcelle fut menacé d'incarcération. Il dut payer 10 000 francs. La somme fut réglée le lendemain, dont 7 000 francs avancés par Monsieur Hesse en monnaie allemande. Il restait 63 367 francs.

Le 7 octobre 1915, un an après leur arrivée, les Allemands mirent leurs menaces à exécution : Hyacinthe Marcelle fut arrêté.

Eugène Hesse fut désigné pour le remplacer, avec Émile Doignies comme suppléant.

Les contributions de guerre ne cessèrent d'augmenter jusqu'à la fin du conflit.

Le 28 juin 1916, la commune fut imposée d'une nouvelle contribution de 195 407 francs, payable en quatre versements égaux, à partir du 1ᵉʳ juillet 1916. Les 2/10ᵉ devaient être réglés en monnaie allemande, le reste en bons communaux. Des tournées furent organisées dans le village pour collecter l'argent nécessaire.

Le 13 juillet 1917, une nouvelle contribution de 115 000 francs fut exigée. La commune emprunta cette somme à la Caisse Centrale régissant l'émission des bons communaux de l'arrondissement de Douai et de la région de Carvin.

 

Le défi du ravitaillement

Dès la mobilisation générale, les boulangers furent rassemblés à la mairie afin de négocier une baisse du prix du pain. Il fut convenu qu'ils vendraient les 3 kg à 0,90 franc au lieu de 1 franc habituellement. En contrepartie, la mairie financerait l'attribution de 1,5 kg de pain par semaine pour chaque femme et chaque enfant dont les hommes étaient mobilisés.

Inopinément, peu après l'occupation, le blé vint à manquer à la minoterie. Monsieur Benoit, le meunier, proposa alors du pain contenant 10% de son de blé.

Les provisions, amassées avec prudence dès la mobilisation, s'épuisèrent rapidement. Certaines denrées, comme le sel et le sucre, devinrent très difficiles à trouver. Durant le premier hiver, il fallut se rendre en Belgique pour se procurer du café, de la chicorée ou des allumettes.

À Leforest, la composition du pain s'adapta aux stocks de farine disponibles. On consomma du pain sans levure, du pain de seigle de qualité médiocre. Les ménagères utilisèrent leur moulin à café pour moudre le blé et cuisinèrent leur pain dans le four de leur cuisinière.

Le 17 février 1915, Monsieur Benoit cessa de faire fonctionner son moulin, réquisitionné. Un personnel allemand le remplaça.

Les habitants se rendirent à Moncheaux pour acheter du pain gris et de la farine, afin de cuire leur propre pain. Mais cette solution fut de courte durée : le 13 mars, les concasseurs de blé de Moncheaux furent réquisitionnés par l'ennemi.

Le 10 avril 1915, des négociations eurent lieu à Valenciennes, sous l'égide du consulat américain de Lille, entre les Allemands et les représentants des États-Unis. Ces derniers proposèrent de ravitailler les régions envahies. Un accord fut signé.

Les marchandises arrivaient en Europe par bateau, via les ports des Pays-Bas, puis étaient acheminées en territoire occupé. À Leforest, la distribution de ces vivres se fit à la gendarmerie (actuelle Poste de la rue Jean-Jaurès). Les habitants faisaient la queue pour obtenir leur maigre ration, qui se composait, par jour et par personne, de :

  • Sucre : 15 g
  • Succédané de café : 7 g
  • Riz, pois, céréaline : 50 g
  • Biscuit : 33 g
  • Savon : 10 g
  • Saindoux (« Lard d'Amérique ») : 10 g

Le ravitaillement s'améliora, mais certaines denrées restèrent introuvables, comme le pétrole. Pour s'éclairer, on utilisait une veilleuse à l'huile, puis une simple mèche de coton plongée dans un verre contenant du saindoux.

Le 1ᵉʳ janvier 1918, une distribution gratuite de 100 g de chocolat par personne fut un véritable événement, apportant une joie immense aux petits comme aux grands. Les friandises étaient devenues un lointain souvenir. Dans les mois suivants, le café fut remplacé par des pois torréfiés ou du seigle, et le sucre par une sorte de sirop extrait des betteraves fourragères.

 

Les réquisitions systématiques

L'ennemi fit preuve d'un appétit insatiable en matière de réquisitions. Organisées avec méthode, elles ne tardèrent pas à épuiser le pays occupé, qui, sans le ravitaillement américain, aurait été confronté à une famine généralisée.

Tout était réquisitionné : blé, avoine, foin, cerises, noix, vaches, chevaux, moutons, canards, poules, beurre, œufs, etc. Les propriétaires de poules étaient tenus de livrer chaque semaine à la Kommandantur autant d'œufs qu'ils possédaient de poules.

Dans un effort de guerre, tous les métaux, comme le bronze et le cuivre, furent également réquisitionnés pour la fabrication de pièces d'artillerie.

Le curé du Planty relata, le 14 mai 1917 :

« La cloche est descendue par une brèche aménagée à cet effet dans la tour. En tombant, elle tinte un seul coup lugubre qui va droit au cœur de tous. Elle rejoint, dans la grange Renard, ses voisines de Mons-en-Pévèle, Ostricourt, Raimbeaucourt… avant de prendre le chemin de l'Allemagne pour y être fondue. »

Les vélos, les appareils photographiques, les machines à coudre furent confisqués à la population au profit des soldats en garnison. Régulièrement, les agriculteurs rassemblaient leurs bêtes sur la place pour une inspection par les soldats allemands, qui sélectionnaient des animaux pour leurs besoins ou pour les envoyer près des lignes de front.

Dès leur arrivée, les Allemands prirent l'habitude de se rendre chez le maréchal-ferrant Ladureau (actuel restaurant Barak o tacos) pour demander des fers pour leurs chevaux. Les boucheries, pillées, n'osaient plus ouvrir.

Dès le début de l'occupation, la maison du maire et distillateur Jérémie Boulanger fut visitée. Les Allemands emportèrent 800 bouteilles et trois barriques de vin.

Le 26 juillet 1915, l'ensemble de la récolte fut réquisitionnée : blé, avoine, seigle, céréales, pommes de terre. Les Allemands payèrent immédiatement en échange de bons communaux, mais seulement 1/5ᵉ fut réglé en monnaie.

Les habitants, naturellement peu enclins à obéir aux ordres de réquisition, rivalisèrent d'ingéniosité pour s'y soustraire. Les perquisitions se multiplièrent, effectuées par deux gendarmes ou par des groupes de soldats.

Les perquisitions : entre contrôle et absurdité

Les perquisitions avaient lieu régulièrement, parfois en pleine nuit. Elles visaient à vérifier que les habitants ne cachaient pas leurs récoltes ou d'autres vivres non déclarés. Mais, elles pouvaient aussi avoir des motifs plus insolites : le 7 avril 1915, une perquisition et une réquisition furent menées chez les habitants pour récupérer 10 lits de fer destinés aux soldats logés dans les bâtiments de la pannerie.

D'autres perquisitions étaient beaucoup plus rigoureuses, liées à des faits plus graves : le 31 décembre 1914, trois soldats armés firent irruption dans le presbytère (actuelle médiathèque), à la recherche d'une douzaine de leurs camarades disparus. Cette perquisition, infructueuse, fut menée dans toutes les maisons du village. Les Allemands allèrent jusqu'à faire remonter l'ensemble des ouvriers de la fosse n°6 pour effectuer des recherches au fond.

Continuellement, des perquisitions étaient menées pour s'assurer que les maisons n'hébergeaient pas d'espions, c'est-à-dire d'agents au service des renseignements français. La liste des membres de chaque famille, avec nom, prénom et âge, devait obligatoirement être affichée à l'entrée de chaque demeure pour faciliter les vérifications.

 

Le quotidien des soldats allemands à Leforest

Leforest fut, pendant la Première Guerre mondiale, un village de cantonnement pour les soldats allemands. C'était un lieu de repos pour les troupes allant et revenant du front, notamment de Lorette. Pour maintenir le moral des soldats, des distractions étaient organisées.

Le 1ᵉʳ janvier, alors que la population était soumise au couvre-feu, les Allemands chantèrent et tirèrent des coups de feu toute la nuit du Nouvel An. Le 27, ils célébrèrent l'anniversaire de l'empereur à l'intérieur de l'école des filles (actuelle école Voltaire), pour laquelle un piano avait été réquisitionné.

Régulièrement, une musique régimentaire jouait près de l'église, attirant la foule, souvent composée de plus de civils que de militaires allemands.

En 1916, les Allemands, en accord avec des footballeurs de Leforest, organisèrent un match amical sur le terrain de l'actuel stade de rugby.

Dès 1915, les Allemands se réunissaient au Soldatenheim, le foyer du soldat, qui occupait les bâtiments en façade de la rue Gambetta, de l'actuel primeur « Au panier gourmand » jusqu'au début de la rue Voltaire.

Ce vaste espace comprenait un long couloir desservant une salle, un café et un cinéma, réservé aux Allemands. Ce Soldatenkino disparut dans un incendie à la fin de l'année 1916.

Une photographie prise le 27 mai 1916, lors d'un convoi funéraire, montre le Soldatenheim. On y distingue deux sentinelles allemandes en armes, des soldats en bonnet de police et quatre autres en veste blanche.

Indépendamment des réquisitions, chaque habitation devait accueillir un ou plusieurs Allemands. Le village pouvait compter jusqu'à 6 000 soldats, pour une population d'environ 1 200 habitants. Pour loger tout le monde, des baraquements furent érigés dans les prairies. La tuilerie, à l'arrêt, abritait également un grand nombre de soldats dans ses vastes bâtiments. Il en allait de même pour les écoles, fermées. Les anciens locaux de l'école Marthe Lepape servaient d'hôpital militaire.

L'enseignement pendant l'occupation

Dès l'arrivée des Allemands, le 7 octobre 1914, l'enseignement ne reprit pas normalement.

Les instituteurs non mobilisés et les institutrices enseignèrent dans des cafés ou des arrière-salles, mis à leur disposition par la commune.

 

La visite du maréchal Hindenburg à Leforest

L'événement fut relaté dans le journal "La voix du clocher" :

Le jeudi 19 septembre 1918, à la nuit tombante, ordre fut donné par le garde aux habitants de balayer immédiatement les rues, sous peine d'amende. Cet ordre, donné à cette heure tardive, surprit et laissa supposer la visite d'un personnage important.

L'impression se renforça le lendemain, lorsque l'on vit les gendarmes s'assurer de la propreté des rues, notamment de la rue du Moulin (actuelles rues Pressensé et de l'Égalité).

Des groupes de soldats, accompagnés d'officiers de tous grades de la 30e Division d'Infanterie, dont l'État-Major était à Leforest, traversèrent le village en direction de Moncheaux.

Toute circulation de véhicule fut interdite dans la rue. À chaque carrefour, des soldats étaient chargés de faire respecter l'ordre.

Une grande revue se préparait. La question était de savoir qui la passerait : le Kronprinz Ruprecht de Bavière ou Hindenburg ? Les troupes elles-mêmes l'ignoraient.

Malgré la pluie, des aéroplanes survolaient le village, sans doute pour prévenir toute approche d'appareils alliés.

L'officier supérieur attendu devait arriver à 10 heures. Les troupes, alignées, occupaient les emplacements désignés. L'attente fut longue, car ce n'est qu'à midi qu'Hindenburg, car c'était bien lui, fit son apparition, acclamé par les soldats.

À sa descente d'auto, le maréchal s'arrêta devant le groupe des officiers d'État-Major, prononça quelques mots pour ranimer la confiance de ses soldats. Après avoir remit quelques Croix de Fer de 1re et 2e classe, il passa rapidement sur le front des troupes, lançant : « Bonjour camarades ! ». La revue terminée, il remonta dans son auto, qui s'éloigna vers Blanche-Maison.

Les habitants de Leforest le reconnurent sans peine, ayant vu son portrait dans les journaux illustrés et sur divers objets depuis quatre ans.

C'est un colosse qui donne l'impression d'un homme fatigué et chacun a la certitude que malgré son assurance en la victoire finale, il aura fort à faire pour gagner la partie contre Foch.

D'ailleurs, depuis plusieurs semaines, le front se rapprochait de Leforest, où l'évacuation semblait imminente.

Les soldats, une fois rentrés dans leurs cantonnements, abandonnèrent tout enthousiasme. La visite du maréchal n'avait été pour eux qu'un surcroît d'ennuis. Ils n'avaient plus confiance et ne craignaient pas de le dire aux habitants qui les logeaient. L'indiscipline commençait à régner, et chaque jour, les habitants pouvaient voir passer « la compagnie de la Discipline », formée de soldats refusant d'aller au front.

Les signes avant-coureurs de la fin de l'occupation

Depuis plusieurs semaines, on devinait le recul du front au fur et à mesure que le bruit des canons se rapprochait de Leforest.

À plusieurs reprises, notamment dans la nuit du 9 au 10 juin 1918, on ressentit les effets d'attaques au gaz. Heureusement, personne ne fut incommodé, mais les jardins subirent des dégâts importants.

Différents passages de prisonniers anglais suscitèrent la curiosité, mais la crainte des représailles empêchait d'exprimer ouvertement la sympathie.

Quelques jours après la visite du maréchal, Leforest subit des bombardements par canons à longue portée, visant la gare et un gros canon installé à proximité. Des dégâts collatéraux touchèrent plusieurs maisons de la cité du Sapin Vert et des vieux corons.

Mais ces bombardements, aussi dangereux soient-ils, étaient porteurs d'espoir.

L'ennemi, visiblement fatigué et démoralisé par les mauvaises nouvelles venues d'Allemagne (où l'on souffrait également de privations), commençait à lâcher prise. Hindenburg avait beau multiplier les visites aux troupes, l'enthousiasme s'était éteint chez le soldat. La fatigue et l'indiscipline régnaient : ils revenaient du front abrutis, sales, traînant le pas et incapables de garder le rang.

La délivrance, tant de fois prédite et ardemment souhaitée, approchait. Mais quand aurait-elle lieu ? Serait-on obligé, comme les habitants de Noyelles et de Dourges, de quitter nos maisons ? Nous n'osions pas envisager cette terrible nécessité.

Hélas, l'ordre d'évacuation générale tant redouté ne tarda pas à arriver.

 

L'évacuation de Leforest : un exode douloureux

L'ordre d'évacuation, publié le 1ᵉʳ octobre à 7 heures, causa une profonde douleur. Le lendemain, ce fut l'exode massif en direction d'Aix ou de Nomain. En partant, tous se rendirent au cimetière pour une dernière visite à leurs morts, un moment particulièrement émouvant.

Après avoir dépassé Mons-en-Pévèle, les évacués de Leforest rencontrèrent d'autres compagnons d'infortune, qui leur apprirent que Phalempin, Seclin et Carvin étaient également évacués. Les habitants des villages épargnés leur demandaient d'où ils venaient et où ils allaient. Il leur était difficile de répondre à la seconde question, car, selon les dires des commandants de place, il fallait gagner la Belgique à pied.

Après une nuit passée à Coutiches, Aix, Mouchin ou Nomain, la plupart des habitants de Leforest se retrouvèrent à Rumegies.

Leur vie matérielle était précaire. Comment prétendre à un minimum de confort dans un village de 1 200 habitants, dont la population était triplée par l'arrivée des évacués ? Personne ne songeait à ses aises, et chacun s'ingéniait à rendre service à son voisin. C'est dans une atmosphère fraternelle que se passèrent les trois semaines d'exil.

Par les indiscrétions des soldats allemands et les renseignements donnés par les prisonniers civils de passage, ils eurent des nouvelles de Leforest. Ils apprirent que le général de Leforest se repliait à Bersée, que des batteries allemandes s'étaient installées dans les villages voisins. Le 11 octobre, ils apprirent que les Allemands faisaient sauter les voies ferrées et sciaient les poteaux télégraphiques.

Les 8 et 9 octobre, les hommes de Leforest et de Raimbeaucourt, âgés de 15 à 50 ans, furent contraints de passer en Belgique.

Le 12, le front se trouvait à Vendin-le-Vieil, Harnes, Hénin et Brebières.

Dans la nuit du 16 au 17 octobre, des fantassins et de longs convois d'artillerie passèrent en hâte. Le désarroi se constatait dans les rangs de l'ennemi. On disait que Douai était aux mains des Anglais. Leforest repris ? Serait-ce possible ?

Le 18, on dit que Raimbeaucourt, Mons-en-Pévèle, Pont-à-Marcq sont délivrés. Les Allemands cantonnés à Rumegies quittent le village.

Dans la nuit du 18 au 19, des fantassins allemands chantèrent et crièrent : "La guerre est finie, retour Allemagne !". La plupart semblaient enchantés de la tournure des événements. Les Français étaient dans la joie.

Le 19, des cuisines roulantes traversèrent le village pour ravitailler les troupes du front, qui se trouvaient maintenant à Aix et Landas. À 13h, le canon tonna, et les obus passèrent en sifflant au-dessus de Rumegies. C'étaient les batteries allemandes qui tiraient sur les Anglais. Les habitants pensèrent avec émotion aux malheureux soldats qui trouveraient encore la mort en ces derniers combats.

Le soir, les meules brûlèrent. C'était sans doute le signal de repli, comme on l'avait déjà constaté précédemment. Pendant la nuit passèrent, de nouveau, de longues colonnes d'artillerie et d'infanterie. De violentes détonations se firent entendre à plusieurs reprises. Quelques pionniers étaient encore dans la localité le dimanche 20 octobre.

En allant au ravitaillement, les évacués apprirent que le personnel de la Kommandantur était parti durant la nuit, après avoir saboté les installations électriques et barricadé les accès au village.

Vers 11h, deux cavaliers allemands passèrent dans les rues et forcèrent les rares femmes qui s'y trouvaient à rentrer chez elles. Presque aussitôt, une patrouille de huit Anglais s'avança avec précaution, bientôt suivie de quelques cyclistes et cavaliers.

Cette fois, c'était la délivrance ! La joie était intense, mais elle fut vite tempérée par les obus allemands qui commencèrent à pleuvoir sur Rumegies. Les bombardements durèrent plusieurs jours et causèrent la mort de plusieurs civils. Ils prirent bientôt fin, et avec eux cessa, pour les habitants de Leforest, un affreux cauchemar qui n'avait que trop duré, et qu'ils espéraient bien ne plus jamais revivre !

 

Leforest retrouvée : entre ruines et espoirs

Aussitôt libérés, les évacués rentrèrent chez eux, où les conditions de vie étaient bien précaires. Les intérieurs des habitations avaient été pillés et étaient d'une saleté repoussante. Mais il était bon de retrouver sa maison.

Les Allemands avaient dû abandonner le village sans combat. Cependant, ils avaient eu soin, avant leur départ, de faire sauter la brasserie, les bâtiments des deux fosses et les voies ferrées.

Le 30 octobre, les habitants étaient déjà 800, et les Anglais firent une distribution gratuite de vivres.

Le 11 novembre, ce fut l'Armistice, jour inoubliable, qui consacra la victoire de nos vaillantes armées. On pleura de joie. Le soir, les Anglais tirèrent un feu d'artifice, avec les fusées vertes, rouges et jaunes des tranchées ; ils offrirent un concert à la population, et, pour la première fois depuis le début de la guerre, une vibrante Marseillaise retentit dans le village en fête.

Mais les habitants ne pouvaient pas être entièrement dans la joie de la libération et de la victoire. Ils ne tardèrent pas à apprendre qu'un grand nombre des enfants du village, plus de 70, avaient donné leur vie pour la Patrie et que beaucoup rentreraient chez eux mutilés. La reconstruction de Leforest, tant matérielle que morale, serait un long et douloureux chemin.

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Commentaires

GURGUL
il y a 24 jours

Bonjour, née en 64 j'ai vécu mon enfance jusqu'à l'âge de 21ans a Leforest. Mon père y est natif et y vit toujours.
J'aimerai savoir s'il existe 1 recueil papier de cet article de la période de la 2e guerre, je l'offrirai à mes parents cela leur ferait énormément plaisir, merci

Emile
il y a 24 jours

Bonjour. Je n'ai pas encore écrit de chronique relatant la Seconde Guerre Mondiale. Mais c'est un projet qui devrait bientôt voir le jour. Elle sera publiée ici.
Malheureusement, il n'est pas prévu de format papier pour l'instant. Je vous invite à lire l'encadré en bas de la section dédiée à Leforest mémoire pour en comprendre la raison en suivant ce lien : https://www.emilesuerinck.fr/leforest-memoire

isabelle schloesing
il y a 24 jours

tres interessant. J`habite en Angleterre, ici les gens croient que leur vie a ce moment-la etait tres dure. Mais je repete souvent qu`etre occupe par l`ennemi , deux fois, et meme 3 avec 71,est bien pire. On le voit bien avec ce texte. Merci.