Il existe, dans le monde parfois austère de la généalogie, des moments de pure magie. Des instants où le passé semble vous tendre la main, où les noms sur un parchemin prennent vie, où une simple coïncidence se transforme en révélation. Pour moi, cette magie a pris la forme d'un double généalogique, un homonyme parfait – Émile Suerinck – dont l'ombre plane encore sur mon parcours de généalogiste passionné.
L'Écho d'Émile : le jour où mon double généalogique a réveillé mon Passé
Nous sommes au début de l'année 2008. J'ai tout juste 21 ans. L'Histoire, avec ses batailles, ses rois et ses révolutions, me fascine depuis l'enfance. Mais la "petite histoire", celle des familles, des naissances et des décès, me laisse indifférent. De mes propres ancêtres, je ne connais que les récits de mes grands-parents et un livret, rédigé par mon cousin, qui retrace une autre branche que celle de mon patronyme.
Ce cousin, justement, est un compagnon de route. Nous partageons des passions communes, dont la musique – la cornemuse, pour être précis. C'est lui qui, un jour, me propose de l'accompagner aux Archives Départementales du Nord, à Lille. Il a, dit-il, une recherche « importante » à y effectuer avant notre répétition. Je le suis, sans me douter que cette visite anodine va changer ma vie.
Je me souviens encore de l'impression saisissante en entrant dans la salle de lecture. Un lieu immense, presque solennel, baigné d'une lumière tamisée. Des dizaines de personnes, penchées sur des lecteurs de microfilms, font défiler des mètres de pellicule, à la recherche de leurs ancêtres. L'atmosphère est studieuse, concentrée. À cet instant, je l'avoue, je les trouve un peu fous. Je ne connais pas encore cette fièvre, cette soif de découverte qui vous prend aux tripes.
Mon cousin, lui, est déjà plongé dans d'épais registres, à la recherche de la fiche matricule d'un lointain parent, mort pendant la Grande Guerre. Pour passer le temps, je saisis l'un de ces volumes. J'aime l'odeur du vieux papier, de l'encre séchée, le contact un peu rugueux des pages jaunies. Je l'ouvre au hasard, sans but précis, et là, tout bascule.
Sous mes yeux, une fiche matricule. Une fiche comme tant d'autres, si ce n'est le nom, en haut, en lettres capitales : SUERINCK, Émile. Mon nom. Mon prénom. Né à Halluin, en 1882. Fils d'Yvon et de Marie Debuigne.
Je suis foudroyé. Littéralement. Une décharge électrique me parcourt. Qui est cet homme ? Un ancêtre ? Un parent dont j'ignorais l'existence ? Mon patronyme est si peu répandu qu'il doit forcément y avoir un lien... À cet instant précis, ma famille paternelle est un continent inconnu. Mon grand-père ? Il s'appelait peut-être Arthur. Et après ? Le vide absolu. Un abîme d'ignorance.
Cette fiche, c'est une porte qui s'ouvre sur le passé. Une énigme à résoudre. Une obsession qui naît. Je dois savoir qui est Émile Suerinck.
Mon cousin, voyant mon trouble, m'aide à déchiffrer le document. Émile, comme tant d'autres à l'époque, a été mobilisé, a combattu, et est mort pour la France, à Hébuterne, le 22 février 1915. Un jugement de 1919 a officialisé son décès. Je me précipite pour obtenir son acte de naissance. Chaque minute compte. (Bien plus tard, lorsque la généalogie fut plus facile pour moi, le journal de marche du 350e RI m'apprendra qu'Emile fut le seul tué ce jour-là, alors que la compagnie occupée les tranchées d'Hébuterne)
L'acte arrive, enfin. Pas de mention de mariage, donc pas d'enfants a priori. Mais, détail troublant, pas de mention de décès non plus. L'ombre d'Émile s'épaissit. Il est là, quelque part, dans le passé, et il m'appelle.
Ma mère, malheureusement, ne peut pas m'aider. Elle ne sait rien, ou presque, de cette branche de la famille. C'est le début d'une véritable enquête, menée avec les moyens limités de l'époque. L'internet généalogique est encore à ses balbutiements. Les sites spécialisés sont rares, peu complets, et les archives numérisées, une exception.
Je commence par mon commencement : mon acte de naissance. Facile. Puis celui de mon père. Trois semaines d'attente... Une é-ter-ni-té. L'impatience me ronge. Je cherche alors des traces de mon grand-père, Arthur, sur internet. Rien. Le néant.
Enfin, l'acte de mon père arrive. Et là, surprise : mon grand-père ne s'appelait pas simplement Arthur, mais Théophile, Arthur. Le second prénom, l'usuel, a occulté le premier. Nouvelle demande d'acte, cette fois à Billy-Montigny. Une nouvelle attente, heureusement plus courte.
L'acte de naissance d'Arthur révèle le nom de son père : Théophile, Marius. Lui aussi, comme son fils, était connu sous son second prénom. Et, surprise supplémentaire, il n'était pas né dans le Nord, mais en Belgique !


Un voyage s'impose. Je me rends à Billy-Montigny, sur la tombe de mon grand-père Arthur, que je n'ai jamais connu. Un moment étrange, solennel. Je réalise, face à cette pierre tombale, que je ne sais rien de mes racines. Puis, je découvre la tombe de Marius, mon arrière-grand-père. Une tombe simple, mais ornée d'un vitrail coloré, dont la signification m'échappe encore. Marius et sa femme, Georgette, sont morts la même année, à quelques semaines de ma naissance. Un lien invisible se tisse entre nous.
La mairie de Billy-Montigny me fournit les actes de décès, puis l'acte de mariage de Marius et Georgette. La clé est là : Marius est né à Marchienne-au-Pont, en Belgique, le 8 mai 1912. Fils d'Edmond Suerinck et de Louise Deroo.
Un coup de fil à la mairie de Marchienne. Une employée, compréhensive et efficace, me donne les informations essentielles par téléphone, en attendant l'envoi de l'acte. Le père de Marius, Edmond, est né à... Halluin. Comme Émile.. Le lien se précise.
Retour aux Archives Départementales, accompagné de mon cousin. L'acte de naissance d'Edmond est enfin entre mes mains. La vérité éclate enfin : Edmond, père de Marius, est le fils d'Yvon et Marie Debuigne. Émile Suerinck, mon double, mon homonyme, est donc le frère de mon arrière-arrière-grand-père.
Je me procure les fiches matricules d'Edmond et d'un autre frère, Arthur. Ce dernier, déclaré mort par jugement en 1922, a en réalité survécu à la guerre. Prisonnier, blessé, il est rapatrié le 8 juillet 1919. J'ai retrouvé sa carte d'ancien combattant – un visage, enfin, un regard qui croise le mien à travers le temps.
Ainsi s'est achevée, ou plutôt, ainsi a commencé ma grande aventure généalogique. Une aventure née d'une rencontre fortuite, d'un nom et d'un prénom partagés. Émile Suerinck, mon double, mon ombre bienveillante, m'a ouvert les portes d'un monde fascinant. Il m'a révélé à moi-même, en me connectant à mes racines, à mon histoire familiale. Et depuis ce jour, la soif de savoir, la passion de la recherche, ne m'ont plus jamais quitté. Émile a été le premier maillon d'une chaîne qui, je l'espère, ne cessera jamais de s'allonger. Il est l'écho lointain qui continue de résonner en moi, me rappelant que nous sommes tous les héritiers d'une histoire, d'une multitude d'histoires, qui méritent d'être explorées et partagées. —
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Commentaires
Trop belle histoire et très bien écrite! Ça me donne envie de rechercher mon double aussi 😉 on veut encore plein d'articles!
Bravo Emile, nous avons fréquenté la même salle, feuilleté des registres semblables, au delà de cela, Pays beau travail. Longue vie à ton blog.
Très émouvant et intéressant.👍
Ravie de voir que les recherches généalogiques ne passionnent pas que moi et permettent aussi d associer la famille. Super.
Malheureusement, je ne me suis prise qu à presque 80 ans. Dans ma famille d un côté aucun intérêt et même moquerie sur mes recherches. De l autre côté, grande chance, une petite cousine a déjà bien travaillé depuis ses 20 ans et comme elle en a 40 ans, elle aura encore le temps de perfectionner.
Je suis remontée jusqu'à 1585 mon ancêtre garde au palais ducal de Nancy. Au dessus rien de fiable mais au cours du suivi j ai pénétré dans la vie de mes ancêtres, quelques uns avec mes préférences , un ancêtre né en 1750, qui fait ses études de médecin après 1800 et va pratiquer et tous les métiers et des articles sur la bibliothèque Gallica, ainsi que des suppliques qui permettent de les imaginer.
Bon courage et bonnes découvertes.
Histoire intéressante, merci de la partager avec nous !
Quelle belle entrée en généalogie ! Et tellement bien racontée ! Vous nous emportez dans votre quête. Longue vie à votre blog.
Wouah ! J'ai accroché tout de suite à votre histoire parfaitement bien rédigée. Vous nous embarquez dans un périple de recherches dans le temps passionnant. Très envie de lire la suite.