#Généathème – Janvier 2025 : L'hiver en généalogie

Publié le 18 janvier 2025 à 18:33

Quand le givre recouvre les fenêtres et que le vent glacial s'infiltre sous les portes, je me plonge souvent dans les archives, à la recherche de ces ancêtres dont la vie a été marquée par la rudesse de l'hiver. En généalogie, cette saison n'est pas seulement un décor ; elle est un personnage à part entière, un acteur silencieux qui a façonné des destins, laissé des traces indélébiles dans les registres paroissiaux.

Hiver & Généalogie disparue : Le destin glacial de Jacques

J'ai pour habitude, lorsque je me lance dans l'exploration d'un nouvel arbre généalogique, pour des amis ou des membres plus ou moins éloignés de ma famille, de lancer cet avertissement : « Il faut être prêt à tout entendre et tout accepter. » La généalogie, telle une fouille archéologique de l'âme, révèle des trésors insoupçonnés, mais aussi des blessures profondes, des secrets de famille enfouis. L'histoire que je m'apprête à vous conter aujourd'hui est l'une des plus poignantes que j'aie jamais rencontrées, un témoignage de la rudesse de l'hiver, tant au sens propre qu'au figuré.

Nous sommes le 15 janvier 1771, à Lille. Pierre Deleforge, Garde de la Charité Générale de la ville, tient entre ses bras un nourrisson âgé de quelques jours à peine. La veille, il a été appelé en urgence : un bébé venait d'être découvert, abandonné sur le parvis de l'église Sainte-Catherine. C'est là, dans ce lieu sacré, que l'enfant s'apprête à recevoir le baptême. À ses côtés, Henriette Duriez, une jeune couturière de 20 ans, et Jacques Toussel, un marchand de 70 ans, paroissiens fidèles, endossent les rôles de marraine et parrain. Peut-être ont-ils été désignés pour veiller sur ce petit être fragile, mais le destin, cruel, frappera de nouveau : le 8 juin 1772, Jacques Toussel s'éteint, laissant l'enfant orphelin de parrain.

Le vicaire accomplit le sacrement du baptême, nommant l'enfant "Jacques Joseph Frimat". Jacques, comme son parrain, selon la coutume de l'époque. Mais "Frimat" ? L'acte de baptême est explicite : ce nom lui a été « imposé à raison qu'il fut trouvé hier six heures et demie du soir, rue Sainte-Catherine ». « Imposé à raison... » Ces mots résonnent avec une froideur glaçante. 

Il est aisé de comprendre l'origine de ce patronyme. Il le doit aux frimas, ce brouillard glacial qui saisit les corps et les âmes en plein cœur de l'hiver. Le Larousse le décrit comme un « brouillard froid et épais, qui se glace en tombant. » On imagine sans peine les conditions terribles dans lesquelles ce petit a été trouvé, livré à la morsure du froid.

D'autres enfants trouvés à Lille au XVIIIe siècle portent des noms tout aussi évocateurs : Legrain (né pendant les vendanges ?), Bontemps (né en juin !), Dujardin ou Delaporte (simple et efficace… C'est ici qu'ils furent trouvés.) Un autre Frimat abandonné verra le jour à Valenciennes en décembre 1818, preuve que ce nom, témoignage d'une époque et d'une pratique, a traversé le temps.

Après le baptême, Pierre Deleforge, fidèle à sa mission de Garde de la Charité, conduit l'enfant à l'Hospice Général. Cet établissement, situé dans un quartier alors neuf du Vieux-Lille, au bord du canal de la Basse-Deûle (l'actuelle avenue du Peuple-Belge), recueillait les enfants abandonnés, les invalides, les mendiants. Ironie du sort, il abrite aujourd'hui une école de marketing, symbole d'un monde bien différent.

Les tables décennales nous apprennent que Jacques Frimat a survécu à ses premières années, défiant la statistique impitoyable de l'époque. Le 25 novembre 1793, il épouse Catherine Marmuse à Lille. Quatre enfants naîtront de cette union : Olivier, Catherine, Henri et Pélagie, tous Lillois. Catherine décède le 4 décembre 1805, laissant Jacques veuf avec quatre jeunes enfants.

Comme il était courant à cette époque, Jacques se remarie rapidement, épousant Marie Brunelle le 29 septembre 1806. Cinq autres enfants agrandissent la famille : Alexis, César "Adrien", Julien, Adèle et Edouard, tous nés à Lille, eux aussi.

Jacques était un artisan habile, un tourneur sur bois, un "Maître Tourneur" même, comme le précisent certains actes. Il fabriquait des chaises, un métier qu'il transmettra à ses fils. Tous, sauf un : Alexis, qui deviendra maître Chapelier, choisissant une voie différente.

Quelle leçon tirer de l'histoire de Jacques Frimat, cet enfant trouvé, baptisé du nom du froid qui a failli l'emporter ? Peut-être celle-ci : même lorsque la vie vous plonge dans la plus grande précarité, l'espoir n'est jamais totalement absent. Jacques a survécu aux frimas de sa naissance, il a fondé une famille, transmis un savoir-faire. Il a laissé une descendance, une trace indélébile dans le grand livre de la vie. Et j'en ai la certitude, car je côtoie encore aujourd'hui ses descendants, preuve vivante que même l'hiver le plus glacial ne peut éteindre la flamme de l'existence.

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Commentaires

Dominique Lenglet
il y a un mois

Tes illustrations sont très jolies, en plus de la qualité du récit

Emile
il y a un mois

Merci ! Cela fait plaisir de lire ça. Je passe presque autant de temps à illustrer qu'à écrire l'article lui-même ! 😅

Christiane Bruneau
il y a un mois

Très beau texte, magnifiques illustrations et belle leçon de vie.