Chaque jour, ils sont des centaines, le cœur chargé d'espoirs fragiles, à franchir la grande porte du Sanctuaire Sainte-Rita à Vendeville. Ils viennent confier leurs peines, murmurer les soucis qui les accablent, les leurs ou ceux d'un être cher. Puis, ils s'en vont, laissant souvent derrière eux la flamme vacillante d'une bougie, fragile lueur dans l'obscurité de leurs vies. Les murs, couverts d'innombrables ex-voto, semblent murmurer les prières exaucées, les remerciements silencieux de ceux qui ont trouvé ici un peu de réconfort. Chaque année, le 22 mai, la foule se presse, immense et recueillie, pour rendre hommage à la sainte des causes perdues. Un flot humain qui semble porter en lui le poids des siècles, la persistance d'une foi qui traverse le temps. Mais... comment expliquer cette ferveur, ici, dans ce coin paisible du Nord ? D'où vient cette dévotion, si profonde, si ancrée, qui attire à Vendeville tant d'âmes en quête d'un peu de lumière ?
I. Les fondations d'une communauté : Vendeville avant Sainte Rita (jusqu'en 1867)
A. Un Village sans Église : racines médiévales et dépendance religieuse
Pour comprendre l'importance du sanctuaire actuel, il faut remonter aux origines de Vendeville. Au Moyen-Âge, le village, alors orthographié "Venduille" comme en témoignent les cartes du début du XVIIIe siècle, est une petite communauté agricole. Jusqu'à la Révolution Française, Vendeville ne possède pas d'église propre et dépend religieusement de la paroisse de Lesquin, située à plus de trois kilomètres. Cette distance, considérable à une époque où les déplacements se faisaient principalement à pied ou à cheval, crée un sentiment d'isolement religieux et un désir profond d'autonomie chez les habitants. C'est cette aspiration à posséder un lieu de culte propre qui va enclencher un processus de transformation radicale du village.
B. La Mobilisation Exemplaire pour la Construction de l'Église (1860-1867)
En 1860, le vœu pieux des 480 habitants de Vendeville prend forme. La décision est prise de construire une église, un projet ambitieux et coûteux pour une communauté de cette taille. Mais la ferveur religieuse et la volonté de s'affranchir de la tutelle de Lesquin galvanisent les énergies. Une souscription est lancée, et l'ensemble de la population, des plus humbles aux plus fortunés, participe financièrement, chacun selon ses moyens. Les propriétaires terriens apportent un soutien décisif par leurs généreuses donations, témoignant d'un esprit communautaire remarquable. L'Évêque lui-même, reconnaissant la profondeur de cet engagement, accepte de figurer parmi les fondateurs de la nouvelle église.
Le 21 septembre 1865, la commune acquiert un terrain pour l'église et son presbytère. Un second terrain est acheté en novembre 1867 pour aménager le cimetière, soulignant l'importance de ce lieu, non seulement pour les vivants, mais aussi pour le repos des défunts. Le lundi de Pâques, 2 avril 1866, marque une étape cruciale : la bénédiction de la première pierre. Sous un soleil radieux, une foule immense, venue des villages alentour, se rassemble pour assister à cet événement solennel, organisé par l'abbé Deroubaix, curé de Lesquin. Le cortège forme un vaste cercle autour du futur emplacement de l'église, symbolisant l'unité et la ferveur de la communauté. Le 2 octobre de la même année, l'église reçoit sa première cloche, affectueusement baptisée "Adèle", du nom de sa marraine.
Enfin, le 29 octobre 1867, l'église est consacrée. Le maire, Monsieur Vanderstraeten, prononce un discours empreint de gratitude envers tous ceux qui ont contribué à cette réalisation. L'Évêque de Cambrai, Monseigneur Regnier, souligne l'importance du respect, de la paix et de la charité, plaçant la nouvelle église sous le vocable de Saint-Eubert, évangélisateur de la région au IIIe siècle. La première messe, célébrée par le père Vallée, vicaire général, en présence de nombreuses personnalités locales et régionales, consacre l'aboutissement de cet effort collectif, fruit de la dévotion et du patriotisme des habitants de Vendeville. Des photographies datant de 1890 et un panorama pris peu avant la Première Guerre mondiale montrent l'église, située de manière inhabituelle à l'extrémité du village, une configuration qui s'explique par le fait que le village existait avant la construction de l'édifice.
II. L'ère de Sainte Rita : un tournant miraculeux (1928-1947)
A. L'annonce et la donatrice (1928)
Alors que la paroisse de Vendeville retrouve une certaine sérénité après les tumultes de la Première Guerre Mondiale, un événement inattendu va bouleverser son destin. Le mardi 6 mars 1928, l'abbé Henri Dumortier, alors curé de la paroisse, découvre dans son journal une petite annonce qui va changer le cours de l'histoire locale. Une personne, souhaitant rester anonyme, propose d'offrir une statue de Sainte Rita à une paroisse de la région lilloise. Sainte Rita, née en 1381 à Cascia en Italie, et canonisée seulement quelques décennies auparavant, en 1900, est encore relativement peu connue en France. Cependant, les récits de ses miracles commencent à circuler, portés notamment par l'importante vague d'immigration italienne d'après-guerre. Ces travailleurs, venus reconstruire le pays et travailler dans les mines, apportent avec eux leurs traditions et leur dévotion à cette sainte, considérée comme la patronne des causes désespérées et des cas impossibles. Des lieux de culte dédiés à Sainte Rita commencent à émerger, principalement dans le Nord de la France et en Belgique, comme à Givey, Curgies, Roost-Warendin ou Charleroi.
L'abbé Dumortier, intrigué et inspiré, répond immédiatement à l'annonce. Il rencontre la généreuse donatrice, Jeanne Dispersyn, une commerçante lilloise. Celle-ci lui confie avoir fait vœu d'offrir cette statue en remerciement à Sainte Rita pour le succès inespéré de son magasin, ouvert un an plus tôt. Cette rencontre fortuite marque le début d'une relation exceptionnelle entre Vendeville et la sainte italienne.
B. L'Installation de la statue et les premiers miracles (1928-1930)
La statue, sculptée en Italie, est acheminée depuis la gare de Lille jusqu'à Seclin, une commune voisine de Vendeville. De là, deux jeunes frères, Omer et Alfred Delbecque alors âgés de 12 et 15 ans, issus d'une famille d'agriculteurs locaux, sont chargés de la transporter jusqu'à l'église à l'aide d'une charrette tirée par un cheval. Cette anecdote, empreinte de simplicité et de dévotion populaire, illustre l'ancrage immédiat de Sainte Rita dans la vie quotidienne des habitants de Vendeville.
Le 20 mai 1928, selon le journal méticuleusement tenu par l'abbé Dumortier, la statue de Sainte Rita et son autel sont solennellement bénis. Ils sont installés au fond de l'église, un emplacement qui sera modifié par la suite. L'arrivée de Sainte Rita à Vendeville ne passe pas inaperçue. Très vite, des témoignages de grâces obtenues par son intercession commencent à circuler. La réputation de la sainte des causes désespérées se propage, attirant les premiers pèlerins.
Deux ans plus tard, un événement encore plus extraordinaire se produit : l'arrivée des reliques de Sainte Rita. L'abbé Dumortier, profondément ému, annonce la nouvelle aux enfants du catéchisme. Il s'agit d'un fragment d'os provenant du monastère de Cascia, où Sainte Rita a vécu. Ces reliques, d'abord présentées occasionnellement dans une magnifique châsse, seront par la suite exposées à la vénération des fidèles, à l'endroit même où elles se trouvent aujourd'hui. Jeanne Dispersyn, fidèle à sa promesse et reconnaissante envers la sainte, dépose le premier ex-voto dans les années 1930, un témoignage tangible de la dévotion naissante et de la gratitude des premiers pèlerins. Peu après cet évènement l'abbé instaure une tradition qui perdure encore aujourd'hui : la dévotion des huiles de Sainte Rita. Il s'agit d'huile mise en contact avec la relique, rappelant une tradition des apôtres du Christ, guérissant les malades au travers d'onction.
III. L'expansion du pèlerinage et les transformations de l'église (1932-...)
A. L'Organisation de la dévotion : Confrérie et neuvaine (1932-1939)
L'abbé Gaston Maerten succède à Henri Dumortier le 27 avril 1932. Il comprend rapidement l'importance croissante du pèlerinage et s'attache à structurer la dévotion à Sainte Rita. Il reçoit un décret officiel, signé de la main du Cardinal Liénart, archevêque de Lille, annonçant la création de la confrérie de Sainte Rita. Cette confrérie, placée sous la responsabilité de l'abbé Maerten et de tous ses successeurs, a pour mission d'organiser le culte de la sainte, de promouvoir sa dévotion et d'accueillir les pèlerins.
L'abbé Maerten instaure également la neuvaine annuelle, qui remplace le triduum (trois jours de prière) qui existait depuis l'arrivée de la statue. La neuvaine, une période de prière de neuf jours consécutifs, culmine le 22 mai, jour de la fête de Sainte Rita. La première neuvaine officielle a lieu du 20 au 28 mai 1933, marquant une étape décisive dans l'institutionnalisation du pèlerinage.
B. Les épreuves et la résilience : La Seconde Guerre Mondiale et l'Après-Guerre (1939-1960)
La Seconde Guerre Mondiale, comme la première, frappe durement Vendeville et son église. En 1943, les Allemands, qui ont réquisitionné l'aérodrome voisin de Lesquin, décident de démonter la pointe du clocher pour faciliter le décollage et l'atterrissage de leurs avions. Ce geste, symbolique de l'occupation et de la violence de la guerre, laisse l'église mutilée.
Il faut attendre 1947 pour que l'église retrouve sa silhouette d'origine. La pointe du clocher est reconstruite sous le ministère de l'abbé Petitprez, et l'inauguration est présidée par le Cardinal Liénart lui-même, témoignant de l'importance de Vendeville comme lieu de foi et de résilience. Durant ces années sombres, la prière à Sainte Rita s'intensifie. Les ex-voto, de plus en plus nombreux, témoignent des grâces obtenues, en particulier pour le retour des prisonniers de guerre et la protection des familles. L'abbé Petitprez, conscient de la détresse matérielle et spirituelle de ses paroissiens, commence à vendre des objets religieux dans la sacristie, après les messes, une initiative qui préfigure le développement futur du sanctuaire.
C. L'Aménagement du sanctuaire : répondre à l'afflux des pèlerins (1954-2023)
Le père Louis Lescroart, curé de Vendeville à partir du 27 juin 1954, reprend et développe l'activité de vente d'objets religieux, face à l'afflux croissant de pèlerins. En 1955, un premier magasin, modeste, est construit sur le côté de l'église. Cette structure, rapidement dépassée par la demande, sera remplacée en 2021 par un espace beaucoup plus vaste et moderne, avec des employés dédiés à l'accueil et au conseil des pèlerins, témoignant de l'expansion continue du sanctuaire.
L'abbé Léon Fourlinnie, qui arrive à Vendeville le 22 décembre 1963, apporte une modification importante à l'aménagement intérieur de l'église. En 1966, il décide de déplacer la statue de Sainte Rita, qui se trouvait jusqu'alors au fond de l'église, pour l'installer à l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui, sur le côté, plus visible et plus accessible aux fidèles. Ce déplacement permet également d'éviter que les pèlerins ne tournent le dos à l'autel pendant la célébration de l'Eucharistie, renforçant ainsi la cohérence liturgique et l'harmonie de l'espace sacré.
Les peintures murales de l'église connaissent également plusieurs évolutions. Les peintures d'origine, réalisées lors de la construction de l'église par Gérard Thibault, un artiste local, sont conservées jusqu'en 1975 environ. Elles sont ensuite remplacées, puis, en 2012, de nouvelles peintures sont réalisées, rendant hommage à l'œuvre de Thibault et intégrant des éléments liés à la dévotion à Sainte Rita.
En 1984, un nouveau coup dur frappe l'église : le clocher, déjà fragilisé par les guerres, se tait. La reconstruction de 1947 avait entraîné une inversion de l'axe de rotation de la cloche, fragilisant la structure. Un projet de restauration du clocher est actuellement à l'étude, avec l'espoir de redonner sa voix à ce témoin séculaire de l'histoire de Vendeville et d'accueillir les pèlerins avec le carillonnement joyeux des cloches.
D. La consécration nationale : Vendeville, sanctuaire de l'espoir (2019-...)
L'évolution du statut de Vendeville marque une reconnaissance officielle de son importance religieuse et spirituelle. En 2019, l'église est élevée au rang de sanctuaire diocésain, reconnaissant son rayonnement au-delà des limites de la paroisse. Puis, le 24 septembre 2023, une annonce solennelle, faite par l'abbé Roussel lors de la messe dominicale, consacre Vendeville comme le 21e sanctuaire national de France. Cette distinction prestigieuse place Vendeville aux côtés de lieux de pèlerinage emblématiques tels que Lourdes, Lisieux, ou encore le Mont-Saint-Michel, témoignant de la force de la dévotion à Sainte Rita et de l'impact des miracles qui lui sont attribués.
Cette reconnaissance nationale a des conséquences directes et significatives. L'affluence des pèlerins, déjà importante, s'accroît encore, tout comme le nombre de lumignons allumés devant la statue de la sainte. Le nouveau statut de sanctuaire national consolide le rôle de Vendeville comme un phare d'espoir, un lieu de réconfort et de ressourcement pour des milliers de personnes venues de toute la France et même au-delà, chercher l'intercession de Sainte Rita, la sainte des causes désespérées. L'église perpétue la tradition des huiles de Sainte Rita, inspirée des évangiles, ou le Christ et les apôtres effectuent des onctions pour la guérison des malades.
Aujourd'hui, le sanctuaire de Vendeville, baigné d'une lumière douce, continue de résonner des pas des fidèles, des prières murmurées et des chants d'espérance. En passant devant la statue de Saint Joseph, qui occupe désormais l'ancien autel de Sainte Rita, on ne peut s'empêcher de penser à toutes ces vies qui se sont croisées en ce lieu, à tous ces cœurs qui ont cherché et trouvé, peut-être, un peu de paix et de réconfort. Le bas-relief, presque oublié, représentant Sainte Rita prenant soin d'un malade, rappelle l'essence même de sa dévotion : l'amour du prochain, la compassion, l'espérance. L'histoire de Vendeville, c'est l'histoire d'une foi simple, d'une fidélité à travers les épreuves, d'une petite flamme qui, allumée dans l'obscurité, n'a cessé de grandir, éclairant le chemin de milliers de pèlerins, et continuant d'écrire, jour après jour, un chapitre lumineux de l'histoire spirituelle de notre pays.
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Documentaire : Histoire du Sanctuaire
J'ai réalisé un documentaire sur le Sanctuaire de Vendeville qui a servi de base à cet article. Curieux d'en savoir plus ? Cliquez ici !
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Commentaires
La grand mère de mon mari, vouait une grande dévotion à Sainte Rita, "la sainte des causes perdues"