Devant le tableau où la Bataille de Mons-en-Pévèle s'embrase sous le pinceau de Larivière, le temps semble déposer sa patine rêveuse. Les couleurs flamboyantes, ce chaos maîtrisé, réveillent en moi l'écho lointain de l'enfant dévorant des yeux ces scènes épiques dans ses livres d'Histoire, croyant presque entendre le fracas des armes. Mon regard parcourt la toile, du Roi, figure centrale presque irréelle de courage, jusqu'à cette colline discrète où se blottit le village sous un ciel lourd, cœur vibrant d'une Pévèle aimée, guettée depuis ma lisière d'enfance. Je m'attarde sur les silhouettes anonymes figées dans la tourmente, ces combattants sans nom, quand soudain la mémoire fait un bond, guidée par un acte retrouvé dans les archives : Jean Delmer, né bien après ce tumulte, en 1575, à Mons-en-Pévèle, sur cette même terre. Point culminant de la longue lignée de mon aïeul... Ses ancêtres, alors, étaient-ils de ces ombres indistinctes que l'artiste a saisies dans la fournaise de 1304 ? La toile devient une interrogation muette, plus qu'une fenêtre sur le passé, faisant naître ce désir nostalgique de traverser le geste peint pour écouter le murmure des vies emportées ce jour-là, et peut-être y reconnaître le souffle lointain de mes propres racines. Dans le silence de la toile résonne une interrogation troublante : comment le serment qui unissait autrefois ces hommes a-t-il pu se dissoudre pour laisser place à ce déchaînement meurtrier ?
Un géant économique au pied d'argile politique : la Flandre à la fin du XIIIe siècle
Pour bien saisir le drame qui va se nouer, il faut d'abord planter le décor. Imaginez cette Flandre de la fin du XIIIe siècle. Géographiquement, ce n'est pas un immense territoire. Grosso modo, elle correspondrait aujourd'hui aux deux provinces de Flandre en Belgique (Orientale et Occidentale), plus une bonne partie de notre Nord actuel en France : les arrondissements autour de Dunkerque, Hazebrouck, Lille, et une portion de celui de Douai. Un territoire d'environ 8000 kilomètres carrés – à peine plus grand qu'un de nos départements actuels, une minuscule parcelle comparée au royaume de France ! Et pourtant... ce "pygmée" territorial va tenir tête, pendant des décennies, à la plus grande puissance militaire et politique d'Europe. Comment est-ce possible ?
La réponse tient en deux mots : richesse et fierté. La Flandre, c'est avant tout un miracle économique. Ses villes – Bruges, Gand, Ypres pour ne citer que les plus célèbres – sont parmi les plus peuplées, les plus actives et les plus riches d'Europe du Nord. Elles sont le cœur battant d'une industrie textile florissante, renommée dans tout le monde connu. Le drap flamand est un produit de luxe qui s'exporte partout. Ces villes sont des fourmilières affairées, hérissées de beffrois orgueilleux, symboles de leur puissance et de leur autonomie.
Mais cette richesse engendre des tensions. Au sein même des cités, deux mondes s'affrontent souvent. D'un côté, le Patriciat : les vieilles familles enrichies par le commerce international, les grands marchands, les banquiers. Ils tiennent les rênes du pouvoir municipal (les échevinages) et mènent grand train. De l'autre, les Métiers : les artisans organisés en corporations puissantes (les guildes), tisserands, foulons, teinturiers... qui constituent la masse de la population urbaine. Ils produisent la richesse mais se sentent souvent exclus des décisions politiques et exploités économiquement. Cette lutte sourde entre le "commun" (le peuple des métiers) et les "grands" (le patriciat) est une poudrière sociale prête à s'enflammer. Ajoutez à cela les rivalités féroces entre les grandes villes elles-mêmes, chacune jalouse de ses prérogatives et de sa part du gâteau économique, et vous avez un tableau complexe.
Politiquement, la situation est tout aussi délicate. Le Comte de Flandre est le seigneur "naturel" de ce territoire. Mais attention, il n'est pas un souverain indépendant ! C'est un vassal du Roi de France. Qu'est-ce que ça veut dire, "vassal" ? C'est un concept clé du système féodal. En échange de la "possession" de son comté (le fief), le Comte doit au Roi, son suzerain, hommage, fidélité, conseil et aide militaire (l'ost). En théorie, le Roi de France est donc son supérieur. Dans la pratique, les Comtes de Flandre, forts de la richesse de leur domaine, ont toujours eu tendance à jouer leur propre partition, cherchant à accroître leur autonomie.
Et c'est là que les choses se corsent à la fin du XIIIe siècle. Sur le trône de France, siège un roi à la personnalité fascinante et redoutable : Philippe IV, dit "le Bel". Ne vous fiez pas à son surnom, qui évoque sa beauté physique. Philippe est un monarque froid, calculateur, déterminé à renforcer le pouvoir royal et à centraliser l'administration de son royaume. Il voit d'un très mauvais œil l'indépendance de fait et la richesse insolente de son vassal flamand. Pour lui, la Flandre doit rentrer dans le rang, devenir une province française comme les autres, soumise et obéissante. Il utilise tous les moyens à sa disposition : la pression juridique (il encourage les appels des sujets flamands directement devant son Parlement à Paris, court-circuitant la justice comtale), l'ingérence politique et, bientôt, la force militaire.
Face à lui, le Comte de Flandre est alors Guy de Dampierre. Un vieux renard de la politique, issu d'une grande lignée. Il a passé sa vie à naviguer dans les eaux troubles de la politique féodale, cherchant à préserver l'autonomie flamande. Il est pris en étau. D'un côté, son suzerain, le puissant roi de France, qui veut le soumettre. De l'autre, ses propres sujets, les riches et turbulentes villes flamandes, qui défendent farouchement leurs privilèges et ne lui obéissent qu'à moitié. Et pour compliquer encore les choses, un troisième acteur majeur entre en scène : le Roi d'Angleterre, Édouard Ier "Longshanks".
Car oui, c'est là tout le paradoxe : la laine brute, matière première indispensable aux métiers à tisser flamands, provient en grande partie des verts pâturages d'Angleterre. Sans laine anglaise, l'économie flamande s'effondre. Et le roi d'Angleterre de l'époque, Édouard "Longshanks" (règne 1272-1307), le sait parfaitement. Édouard est un géant (d'où son surnom "Longues Jambes"), un guerrier impitoyable et un stratège politique avisé. Il est lui-même en conflit quasi permanent avec Philippe le Bel pour des questions de territoires en France dont la Guyenne (Aquitaine) et voit dans la Flandre un allié de circonstance idéal. Soutenir le Comte de Flandre lui permet à la fois de gêner considérablement son grand rival français et de s'assurer que le vital commerce de la laine continue de fleurir, remplissant les coffres anglais. Édouard est une figure fascinante : réformateur de la loi anglaise (le "Justinien anglais" pour certains), conquérant brutal du Pays de Galles, et engagé dans une lutte acharnée contre les Écossais (ses démêlés avec William Wallace et Robert Bruce sont légendaires). Il n'hésitera pas à utiliser la Flandre comme un pion dans son grand jeu contre la France.
Voilà le décor planté : une Flandre riche mais divisée, un Comte vieillissant cherchant à maintenir son cap, un Roi de France déterminé à imposer son autorité, et un Roi d'Angleterre prêt à jouer les trouble-fête. Tous les ingrédients d'une confrontation majeure sont réunis.
Le Roi de Fer contre le Lion des Flandres : l'engrenage du conflit
L'étincelle qui va mettre le feu aux poudres couve depuis des années, mais la tension monte d'un cran dans les années 1290. Philippe le Bel, avec sa logique implacable de souverain absolu, multiplie les provocations. Il soutient les ennemis du Comte au sein même de la Flandre (notamment une partie du patriciat des villes, qu'on appellera les Leliaerts, partisans du Lys de France, par opposition aux Clauwenaerts, partisans de la Griffe du Lion flamand). Il impose des taxes, exige des services militaires de plus en plus lourds.
Guy de Dampierre sent le piège se refermer. Il sait que s'il ne réagit pas, la Flandre perdra toute autonomie. Il tente alors un coup audacieux : une alliance officielle avec l'ennemi juré de Philippe, Édouard Iᵉʳ d'Angleterre. Pour sceller cette alliance, un mariage est arrangé en 1294 entre une des filles de Guy, Philippine de Flandre, alors âgée de 7 ans, et le fils aîné d'Édouard, qui en compte 9, Prince de Galles (le futur Édouard II). À cette époque, les mariages princiers sont bien plus que des affaires de cœur, ce sont des actes diplomatiques majeurs !
La réaction de Philippe le Bel est foudroyante. Considérant ce projet de mariage comme une trahison pure et simple de son vassal, il use d'un stratagème perfide. Il invite Guy de Dampierre et deux de ses fils à Paris, sous prétexte de discuter d'autres affaires, en leur garantissant la sécurité. Une fois le Comte arrivé, Philippe lui révèle qu'il est au courant du projet de mariage et l'accuse de félonie. Pire encore, il exige que la jeune Philippine lui soit livrée. Guy, pris au piège, est contraint d'obtempérer. La pauvre Philippine, à peine adolescente, est conduite à Paris et enfermée dans la forteresse du Louvre. Elle ne reverra jamais sa famille ni la Flandre, et mourra en captivité quelques années plus tard. Quant à Guy de Dampierre, il est également emprisonné pendant plusieurs mois avant d'être libéré contre une rançon énorme et la promesse (vite oubliée) de renoncer à l'alliance anglaise.
Cet épisode humilie profondément le vieux Comte et galvanise le sentiment anti-français en Flandre. La rupture est désormais inévitable. En 1297, Guy de Dampierre franchit la ligne rouge : il renonce solennellement à l'hommage qu'il doit au Roi de France, dénonçant ses abus et ses violations des droits flamands. C'est une déclaration de guerre ouverte. Édouard Iᵉʳ débarque en Flandre avec une armée pour soutenir son allié.
La guerre qui s'ensuit (1297-1300) tourne cependant au désastre pour les Flamands. Philippe le Bel mène une campagne efficace. Les villes flamandes, divisées, ne soutiennent que mollement leur Comte. L'aide anglaise est insuffisante, Édouard Iᵉʳ étant lui-même préoccupé par ses guerres en Écosse (contre un certain William Wallace, oui, celui de Braveheart !). Lille est prise par les Français. Finalement, abandonné par Édouard qui signe une trêve séparée en mariant finalement son fils avec l'unique fille de Philippe : Isabelle de France (Traité de Montreuil, 1299). Guy de Dampierre est acculé. En 1300, il se rend avec deux de ses fils, Robert de Béthune et Guillaume de Termonde, espérant la clémence du roi. Erreur fatale. Philippe le Bel les fait emprisonner et déclare le Comté de Flandre annexé à la Couronne de France.
La Flandre semble avoir perdu. Philippe IV triomphe. Il fait une entrée somptueuse dans les villes flamandes en 1301, étalant sa puissance. Il nomme un gouverneur français, Jacques de Châtillon, un homme autoritaire et méprisant, pour administrer le pays. Tout semble indiquer que l'histoire de la Flandre indépendante est terminée. Mais c'était sans compter sur l'incroyable résilience et la fierté du peuple flamand...
Courtrai 1302 – Le choc des Éperons d'Or : l'orgueil Français bafoué
L'occupation française et l'administration brutale de Jacques de Châtillon vont rapidement exaspérer les Flamands, notamment les gens des métiers dans les villes. L'étincelle de la révolte jaillit à Bruges, l'une des cités les plus fières et les plus remuantes. Dans la nuit du 17 au 18 mai 1302, menés par des figures populaires comme le tisserand Pieter de Coninck et le boucher Jan Breydel, les Brugeois se soulèvent contre la garnison française et les Leliaerts locaux. C'est un véritable massacre, connu sous le nom de "Matines Brugeoises". On raconte que pour distinguer les Français et leurs partisans flamands, à l’aube du 18 mai, les insurgés faisaient prononcer aux suspects la phrase "Schild en Vriend" (Bouclier et Ami), un véritable test d'accent ! Ceux qui trébuchaient sur la prononciation étaient impitoyablement égorgés.
Ce soulèvement sanglant est le signal de l'insurrection générale. Gand et Ypres se joignent au mouvement. Les Flamands rappellent d'exil les fils du Comte Guy de Dampierre encore en liberté ou échappés. Parmi eux, deux figures vont émerger comme chefs militaires de la révolte :
- Guy de Namur : Un autre fils de Guy de Dampierre, jeune et combatif.
- Guillaume de Juliers (Wilhelm von Jülich en allemand) : Attention, ne pas confondre avec Guillaume de Termonde (emprisonné avec son père). Celui-ci est un petit-fils de Guy de Dampierre par sa mère. Destiné à l'Église (il était prévôt de Maastricht), il jette la soutane aux orties pour prendre les armes et défendre l'héritage familial. Un personnage fascinant, ce clerc devenu guerrier !
Face à cette révolte ouverte, Philippe le Bel ne peut rester inactif. L'affront est trop grand. Il lève une armée puissante, composée de l'élite de la chevalerie française, pour écraser les rebelles une bonne fois pour toutes. À sa tête, il place un chevalier expérimenté et réputé, son propre cousin, Robert II, Comte d'Artois. Robert est confiant, voire arrogant. Écraser cette piétaille flamande ne devrait être qu'une formalité pour la fine fleur de la chevalerie française.
La rencontre a lieu le 11 juillet 1302, près de la ville de Courtrai, le long de la rivière Lys. L'armée flamande est principalement composée de miliciens des villes, des tisserands, des foulons, des bouchers... armés de piques et surtout du terrible goedendag (littéralement "bonjour"), une sorte de massue épaisse terminée par une pointe d'acier, capable de désarçonner un cavalier ou de percer une armure à courte portée. Ils sont certes moins bien équipés et moins "nobles" que leurs adversaires, mais ils se battent pour leur liberté, sur leur propre sol.
Guillaume de Juliers et Guy de Namur choisissent intelligemment leur terrain : une plaine coupée de nombreux fossés et ruisseaux (les "becques"), rendue encore plus marécageuse par des manœuvres d'eau. Ils se placent dos à la Lys, forçant les Français à attaquer de front sur un terrain défavorable.
Robert d'Artois, méprisant les avertissements de certains de ses chevaliers plus prudents, ordonne la charge de sa cavalerie lourde. C'est la tactique classique de l'époque : la charge massive des chevaliers doit enfoncer les lignes d'infanterie adverse. Mais ce jour-là, le plan tourne au cauchemar. Les chevaux s'embourbent dans les terrains détrempés et les fossés cachés. La charge perd son élan, se brise. Les chevaliers, désarçonnés, engoncés dans leurs lourdes armures, deviennent des proies faciles pour les miliciens flamands armés de leurs goedendags et de leurs piques. C'est une boucherie. Les Flamands, exaltés, ne font pas de quartier, massacrant les chevaliers pris au piège. Robert d'Artois lui-même est tué au cœur de la mêlée, ainsi que Jacques de Châtillon.
Le soir venu, le champ de bataille est jonché des corps de centaines de chevaliers français. Les Flamands victorieux ramassent sur les cadavres un butin incroyable : des centaines d'éperons d'or, symbole de la chevalerie. Ces trophées seront suspendus dans l'église Notre-Dame de Courtrai, donnant à cette bataille son nom légendaire : la Bataille des Éperons d'Or.
Le retentissement de Courtrai est immense dans toute l'Europe. Pour la première fois, une armée de roturiers, de simples artisans, a écrasé en bataille rangée l'orgueilleuse chevalerie française, réputée invincible. C'est un choc psychologique terrible pour la noblesse et pour Philippe le Bel. L'humiliation est totale. Le roi perd non seulement une armée et un grand nombre de ses meilleurs vassaux, mais aussi et surtout son prestige.
Pour Philippe le Bel, cette défaite est inacceptable. Elle remet en cause l'ordre social et politique qu'il cherche à imposer. Il est désormais animé par une obsession : laver l'affront de Courtrai, venger ses chevaliers et écraser définitivement cette Flandre insolente. Il veut reprendre l'avantage moral, prouver au monde que Courtrai n'était qu'un accident et que la puissance française reste intacte. La Bataille des Éperons d'Or n'est donc pas la fin de l'histoire, mais le début d'une nouvelle phase, encore plus acharnée, du conflit. Philippe le Bel va mobiliser toutes les ressources de son royaume pour préparer sa revanche. L'année 1303 est une année de préparation intensive. 1304 sera l'année de la confrontation décisive.
1304 – L'année terrible : la marée française déferle sur la Flandre
Après le choc de Courtrai, Philippe le Bel met tout en œuvre pour préparer sa revanche. Il ne s'agit plus seulement de soumettre une province rebelle, mais de restaurer l'honneur de la Couronne et de la chevalerie française. Il utilise tous les leviers : diplomatie, finances, mobilisation militaire.
Sur le plan diplomatique, il s'assure de la neutralité, voire du soutien, des voisins de la Flandre (Hainaut, Brabant). Il négocie également une paix durable avec Édouard Ier d'Angleterre (Traité de Paris, 1303), s'assurant ainsi que les Flamands ne pourront plus compter sur l'aide anglaise. C'est un coup majeur, la Flandre est désormais isolée.
Sur le plan financier, la préparation de cette nouvelle guerre coûte une fortune. Philippe le Bel n'hésite pas à recourir à des mesures impopulaires : nouvelles taxes, manipulations monétaires (qui lui vaudront le surnom de "roi faux-monnayeur" par ses détracteurs), et même l'expulsion des Juifs de France en 1306 (pour confisquer leurs biens, bien que cela soit postérieur à la campagne de 1304, cela montre ses méthodes). Il emprunte massivement auprès des banquiers italiens et même auprès des Templiers (qu'il finira par détruire quelques années plus tard, en partie pour annuler ses dettes...). Bref, il rassemble un trésor de guerre considérable.
Enfin, et surtout, il lève une armée gigantesque, l'Ost Royal. Bien plus importante encore que celle défaite à Courtrai. Il convoque tous ses vassaux, du plus grand seigneur au plus petit chevalier. L'armée comprend une forte composante de cavalerie (mais peut-être plus prudente après Courtrai), beaucoup d'infanterie (roturiers, milices urbaines françaises), et un nombre important d'arbalétriers, notamment des mercenaires génois réputés pour leur efficacité. Pour la première fois depuis longtemps, le Roi de France décide de commander personnellement son armée. C'est dire l'importance qu'il accorde à cette campagne. Il veut être là pour voir la victoire, pour effacer l'humiliation.
L'offensive française se prépare sur deux fronts :
- Sur mer : Une flotte franco-hollando-génoise, commandée par l'amiral Rainier Grimaldi (un ancêtre de la famille princière de Monaco !), est chargée de bloquer les côtes flamandes et de s'attaquer à la Zélande, une région stratégique que se disputent la Flandre et le Comté de Hollande (allié de la France).
- Sur terre : L'immense armée royale doit pénétrer au cœur de la Flandre.
Du côté flamand, l'euphorie de Courtrai est quelque peu retombée. Ils savent que la réaction française sera terrible. La direction de la résistance est toujours assurée par le bouillant Guillaume de Juliers et par Jean Ier, Marquis de Namur, un autre fils de Guy de Dampierre (à ne pas confondre avec son frère Guy de Namur, qui est aussi très actif). Robert de Béthune, le fils aîné et héritier légitime du comté, est toujours prisonnier de Philippe le Bel. Les villes flamandes, malgré leurs querelles internes persistantes, lèvent à nouveau leurs milices. Elles sont déterminées à défendre leur indépendance chèrement acquise.
La campagne de 1304 commence mal pour les Flamands. Les 10 et 11 août, la flotte flamande commandée par Guy de Namur est attaquée et détruite par la flotte de Rainier Grimaldi lors de la bataille navale de Zierikzee. C'est une défaite cuisante. Pire encore, Guy de Namur est capturé par les Français. La Flandre perd sa flotte, sa liaison avec la mer (et donc tout espoir d'aide extérieure), et l'un de ses chefs militaires les plus dynamiques.
Pendant ce temps, l'armée terrestre de Philippe le Bel a pénétré en Flandre. Passant par Tournai (qui était restée fidèle à la France), elle avance vers le nord. L'objectif exact du roi n'est pas clair : peut-être marcher sur Bruges ou Gand, les foyers de la révolte ? Ou chercher une bataille décisive pour venger Courtrai ? L'armée française met le siège devant plusieurs places, mais progresse lentement, harcelée par les troupes flamandes.
L'armée flamande, désormais commandée principalement par Guillaume de Juliers et Jean de Namur, adopte une stratégie prudente. Conscients de leur infériorité numérique et de la puissance de la cavalerie française (même s'ils l'ont vaincue une fois), ils évitent une bataille rangée en terrain découvert. Ils suivent l'armée française, la harcèlent, cherchent à l'attirer sur un terrain favorable, comme à Courtrai.
Mi-août, l'armée française, après avoir traversé la Lys, se trouve dans la région de la Pévèle, au sud-est de Lille. Elle semble se diriger vers le sud, peut-être pour se ravitailler ou pour achever la conquête de la région avant de marcher sur les grandes villes. L'armée flamande, qui la suivait de près, décide qu'il est temps de forcer l'affrontement. Ils choisissent de barrer la route aux Français sur une position stratégiquement avantageuse : la colline de Mons-en-Pévèle.
Cette colline offre une vue dominante sur la plaine environnante. S'y établir permettrait aux Flamands de contrôler le passage et de forcer les Français à attaquer en montant, un désavantage certain. Les deux armées se font face. La tension est à son comble. Après les désastres de Courtrai pour les Français et de Zierikzee pour les Flamands, après des années de guerre, d'humiliations et de sacrifices, l'heure de la confrontation finale semble avoir sonné. Le décor est planté pour l'une des batailles les plus âpres et les plus indécises du Moyen Âge. La date est fixée : ce sera le 18 août 1304.
18 août 1304 – Bataille de Mons-en-Pévèle : le jour le plus long
Avant le lever du soleil, le 18 août 1304, les forces flamandes engagèrent leurs préparatifs en vue d'une confrontation décisive. Bien qu'ayant initialement occupé une position élevée et escarpée, elles ne cherchèrent pas à s'y retrancher. Au contraire, elles abaissèrent leurs tentes au sol pour empêcher quiconque de s'y dissimuler et, laissant l'intégralité de leurs bagages sur les hauteurs, descendirent à mi-pente. Elles formèrent leur ligne de bataille le long du chemin Montusse, faisant directement face aux positions françaises.
En réaction, l'armée royale française manœuvra pour prendre position dans la plaine s'étendant entre les lieux-dits Prés Saint-Vaast et Prés-Marais.
Conformément à une tactique éprouvée, notamment lors de la bataille de Courtrai (1302), les combattants flamands disposant de chevaux mirent pied à terre. Ce choix tactique résultait d'une préférence pour le combat d'infanterie, mais également d'une méfiance stratégique envers la loyauté de certains éléments nobles. En imposant aux chevaliers et écuyers de combattre aux côtés des miliciens, le commandement flamand limitait le risque de défection de la cavalerie.
Le dispositif flamand se présentait comme une unique ligne de bataille, à la fois longue et profonde. Le chroniqueur Guillaume Guiart lui attribue une longueur d'environ 825 mètres (sur la base de 1030 pas, en estimant le pas à environ 0,80 mètre) et une profondeur d'environ 20 mètres (60 pieds, le pied du roi mesurant environ 0,3248 m). Cette formation s'étendait depuis les dernières habitations du village de Mons-en-Pévèle jusqu'au bosquet du Bas-Bois.
- L'aile droite était tenue par les milices de Bruges, sous le commandement de Philippe de Thiette.
- L'aile gauche regroupait les contingents de Gand, dirigés par Jean de Namur.
- Le centre était constitué des milices d'Ypres, de Lille et de Courtrai, avec à leur tête Robert de Nevers et Guillaume de Juliers.
Tactiquement, l'aile droite (Bruges) faisait face à un chemin creux. À environ 150 mètres en avant de son extrémité droite se trouvait une source, la Fontaine Saint-Jean, dont l'eau s'écoulait vers les Prés-Marais. L'aile gauche (Gand) s'appuyait sur le bosquet du Bas-Bois. L'effectif total de ce corps de bataille est estimé dans la source à au moins 100 000 combattants (un chiffre probablement exagéré selon les standards modernes d'analyse historique).
En arrière de cette ligne principale, les Flamands avaient édifié avec diligence un remarquable dispositif défensif triple, conçu pour protéger leurs arrières contre la cavalerie adverse. Utilisant leurs chariots et charrettes, ils les disposèrent en trois rangées concentriques, chaque véhicule étant adossé au précédent et solidement lié. Pour accroître l'obstacle, une roue fut retirée de chaque chariot. Deux passages tortueux furent ménagés entre les rangées pour en complexifier l'accès et la défense. Ce "fort de chariots" était garni de troupes et orné de bannières et d'armoiries. L'armée flamande présentait ainsi une masse dense et déterminée, hérissée de piques et de goedendags, formant une formation très compacte et difficile à pénétrer.
L'armée française se déploya quant à elle en avant de son campement, organisée en trois lignes principales orientées vers l'ouest, sur un front légèrement moins étendu que celui des Flamands.
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L'avant-garde (ou première ligne d'infanterie) : Composée d'arbalétriers à pied sous le commandement du grand maître Thibaut de Chepoix. Ils formaient un bloc dense, décrit comme un carré ayant la longueur d'un "trait d'arbalète" (distance difficile à estimer précisément, peut-être 200-250 mètres) et une profondeur d'au moins 32,5 mètres (100 pieds). Il avait un effectif de 20 000 hommes. Ce corps incluait des mercenaires légers espagnols et navarrais ("bidaux"), armés de lances, javelines (dars), coutelas et frondes. 1 000 hommes d'armes étaient adjoints en soutien.
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La première ligne de cavalerie (ou deuxième ligne générale) : Elle comprenait 4 000 cavaliers mercenaires, répartis en trois corps sous le commandement des maréchaux Milon de Noyers et Foulques du Merle, et du connétable Gaucher de Châtillon.
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La deuxième ligne de cavalerie (ou troisième ligne générale) : Cœur de la puissance militaire française, elle regroupait l'élite de la chevalerie, soit 5 000 à 6 000 chevaliers. Divisée en six corps, elle était commandée par des figures majeures : Guy de Saint-Pol, Charles de Valois (frère du roi), Louis d'Évreux (autre frère du roi), le roi Philippe IV le Bel lui-même au centre, Jean II de Bretagne (Duc de Bretagne) et Robert II de Bourgogne (Duc de Bourgogne). Le déploiement de cette ligne, avec l'Oriflamme de Saint-Denis flottant près du roi, symbolisait la puissance et la détermination royales.
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La ligne d'infanterie principale (ou quatrième ligne générale) : Formant le gros des fantassins, équipés de cottes de mailles, heaumes ou bassinets, et de lances. Il est rapporté qu'environ un tiers (deux hommes sur six) étaient dotés d'arbalètes. Les contingents du Languedoc et de Amédée V de Savoie (Comte de Savoie) occupaient les ailes. Le centre, potentiellement sous Robert VI d'Auvergne (Comte de Boulogne), gardait les engins de guerre.
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L'arrière-garde : Composée des troupes des communes, elle assurait la sécurité du campement.
Au total, l'armée française alignait 10 000 hommes d'armes (cavalerie lourde) et 80 000 fantassins (ce dernier chiffre étant également sujet à caution par l'historiographie moderne).
Suite au cri de guerre royal « Montjoie Saint-Denis ! », l'armée française entama la progression vers les positions flamandes sur la pente. Le contact fut établi aux alentours de midi, déclenchant immédiatement un violent combat entre les avant-gardes d'arbalétriers des deux armées.
Après l'engagement initial des avant-gardes, la bataille entra dans une phase de confrontation intense mais statique. Un duel d'artillerie s'engagea : les Français déployèrent espringales et "perdreaux" (catapultes) qui commencèrent à éprouver durement le centre flamand tenu par les Yprois. Cependant, les tentatives de charges de la cavalerie française se brisèrent contre la position avantageuse des Flamands sur le talus et leur défense acharnée, rendant les assauts frontaux inefficaces. Conscients de l'impasse, les Français adoptèrent une stratégie d'attente, espérant que la fatigue et, surtout, les conditions climatiques extrêmes forceraient les Flamands à céder.
Car ce 18 août fut marqué par une chaleur accablante. La soif devint un ennemi redoutable pour les deux armées, mais elle frappa avec une cruauté particulière les Flamands, immobilisés sur leur colline, écrasés sous leurs armures, sans accès à l'eau. Les chroniques décrivent des scènes poignantes d'hommes succombant à l'épuisement et à la déshydratation.
L'impatience gagna cependant le camp français. Des manœuvres de contournement furent entreprises : Thibaut de Chepoix tenta de prendre à revers le fort de chariots, tandis que le Connétable cherchait à tourner l'aile gauche flamande. Ces mouvements dégarnirent dangereusement le front français, ne laissant que la garde personnelle du roi face à l'ennemi principal. Percevant cette opportunité, et exaspérés par les tirs d'artillerie, les Yprois réalisèrent un coup de main audacieux : une sortie rapide et brutale qui neutralisa la plupart des machines de guerre françaises avant qu'ils ne regagnent leurs lignes.
Les tentatives françaises pour forcer le passage, que ce soit contre le rempart de chariots ou l'aile gauche gantoise, se heurtèrent à une résistance flamande opiniâtre. C'est alors qu'un événement symptomatique de la guerre médiévale survint : réalisant que le camp flamand sur la colline était vulnérable, une partie des mercenaires français, bientôt imités par d'autres troupes, abandonnèrent le combat pour se ruer sur les bagages ennemis, pillant méthodiquement tout ce qui s'y trouvait.
Vers 18 heures, épuisés et décimés par la soif, les Flamands proposèrent une trêve. Les pourparlers échouèrent, Philippe le Bel refusant leurs conditions. Croyant la journée de combat terminée, un relâchement s'opéra dans l'armée française : beaucoup se déséquipèrent, cherchant le repos et la fraîcheur. Le roi lui-même, peu protégé, se trouvait près d'un fossé. C'est le moment que choisirent les chefs flamands, menés par l'impétueux Guillaume de Juliers et poussés par le désespoir de Jean de Namur, pour tenter une ultime action : une charge générale et désespérée au soleil couchant sur un ennemi surpris.
Ce fut un moment de chaos indescriptible. L'assaut flamand submergea les premières lignes françaises prises au dépourvu. La panique s'empara des troupes royales ; des chevaliers furent mis en déroute, certains s'enlisant mortellement dans les marais adjacents, rappelant le désastre de Courtrai. Toutefois, l'élan flamand se brisa de l'intérieur : épuisés, assoiffés et démoralisés, les contingents du centre et de l'aile gauche (Ypres, Gand, Lille, Courtrai), voyant une voie de fuite ouverte, quittèrent le champ de bataille et refluèrent vers Lille. Seuls les Brugeois, acharnés, poursuivirent le combat contre une chevalerie française désorganisée.
Au cœur de la tourmente, Philippe le Bel fit preuve d'un sang-froid exceptionnel. Comprenant que tout pouvait basculer, il se jeta personnellement dans la mêlée avec une poignée de fidèles, ralliant les siens par son exemple. Il combattit avec vaillance, fut désarçonné, mis en péril mortel, mais sauvé in extremis par le sacrifice de ses gardes et l'intervention de ses écuyers qui le remirent en selle. Son porte-étendard, Anselme de Chevreuse, périt en serrant l'Oriflamme déchiquetée.
Sous la clarté de la lune montante, les Flamands survivants se regroupèrent sur la colline avant d'entamer une retraite vers Lille, abandonnant leur campement et leurs chariots. Au lever du jour, Philippe le Bel constata sa victoire, acquise au terme d'une journée d'une rare violence et riche en retournements de situation.
Des lendemains incertains : négociations, traité et paix fragile
Au lendemain de cette journée d'enfer, l'heure n'est pas aux célébrations triomphales, même dans le camp français. Certes, Philippe le Bel a sauvé sa peau et son armée occupe le terrain, mais à quel prix ! Les pertes sont lourdes, la fine fleur de sa noblesse a encore payé un lourd tribut, et l'ennemi flamand, bien qu'ayant battu en retraite, n'est pas anéanti et reste capable de se battre. Le roi comprend qu'une nouvelle campagne pour soumettre totalement les villes flamandes par la force serait longue, coûteuse et risquée. La "victoire" de Mons-en-Pévèle a un goût amer.
Du côté flamand, la situation est également critique. La mort de Guillaume de Juliers est une perte irréparable. La capture de Guy de Namur à Zierikzee quelques jours plus tôt les a privés d'un autre chef majeur. L'armée a subi des pertes sévères. Jean Ier de Namur, désormais principal leader militaire, sait que poursuivre la guerre ouverte contre la puissance royale est devenu très difficile, d'autant que l'isolement diplomatique de la Flandre est complet.
Les deux camps sont donc, pour des raisons différentes, enclins à négocier. Les négociateurs réunis à Paris signèrent un avant-projet le 20 février 1305, approuvé sans difficulté par toutes les villes de Flandre. Peu après, le 7 mars 1305, Gui de Dampierre, l'infortuné comte de Flandre âgé de plus de 80 ans, décéda au château de Compiègne. Philippe le Bel, en fin politique, décide de jouer une carte maîtresse. Il fait sortir de prison Robert de Béthune, le fils aîné de Guy de Dampierre, l'héritier légitime du Comté de Flandre. Surnommé le "Lion des Flandres" (comme son père), Robert est respecté par les Flamands. Philippe lui propose un marché : il pourra devenir Comte de Flandre, mais à condition de négocier et d'accepter une paix dictée par la France. C'est une manœuvre habile : utiliser l'héritier légitime pour faire accepter aux Flamands des conditions qu'ils refuseraient d'un gouverneur français.
Les négociations s'ouvrent, longues et difficiles. Elles se déroulent principalement à Athis-sur-Orge (près de Paris) et durent plusieurs mois. Le Pape de l'époque, Benoît XI (puis son successeur Clément V élu le 5 juin 1305, un pape français installé à Avignon et très proche de Philippe le Bel), joue un rôle de médiateur, ou du moins tente d'apaiser le conflit. L'intervention papale dans les conflits entre princes chrétiens est fréquente au Moyen Âge. Les papes envoient des légats (des représentants diplomatiques dotés de pouvoirs étendus) pour tenter de rapprocher les points de vue, proposer des trêves, et parfois suggérer des solutions, y compris des alliances matrimoniales pour sceller la paix. Dans ce cas précis, bien que la médiation existe, l'influence de Philippe le Bel sur la papauté (surtout avec Clément V) est telle que la marge de manœuvre pour une médiation réellement impartiale est limitée. Il n'est pas question ici de grands projets de mariage pour apaiser les tensions, comme celui avorté entre Philippine de Flandre et le Prince de Galles. L'heure est plutôt à l'imposition des conditions du vainqueur.
Finalement, le 23 juin 1305, le Traité est signé. C'est une paix très dure pour la Flandre.
- Réparations financières écrasantes : La Flandre est condamnée à payer une amende colossale au Roi de France pour "rébellion". Les villes flamandes devront saigner leurs finances pendant des années pour honorer cette dette.
- Humiliations symboliques : Les fortifications de plusieurs villes doivent être démantelées. Des centaines de bourgeois flamands (issus des métiers impliqués dans la révolte de Courtrai) doivent aller en pèlerinage expiatoire lointain. Des serments de fidélité doivent être prêtés.
- Cessions territoriales : C'est le point le plus douloureux et le plus durable. La Flandre doit céder au domaine royal français une partie importante de son territoire au sud de la Lys : les châtellenies de Lille, Douai et Béthune (Orchies est parfois incluse). Cette région, bien que flamande par la langue et la culture à l'époque, restera française et formera ce qu'on appellera la "Flandre gallicante" ou "Flandre wallonne" (par opposition à la Flandre flamingante qui restera sous l'autorité du Comte). C'est une amputation significative.
En contrepartie de l'acceptation de ce traité draconien, Robert de Béthune est officiellement reconnu comme Comte de Flandre par Philippe le Bel. Il peut enfin prendre possession de son héritage, mais d'un héritage amputé et sous haute surveillance française.
Ce traité d'Athis-sur-Orge est immédiatement très impopulaire en Flandre. Les villes, en particulier Gand, le jugent humiliant et inacceptable. Robert de Béthune lui-même aura le plus grand mal à le faire appliquer. Il passera les années suivantes à louvoyer entre les exigences de son puissant suzerain français et la résistance de ses propres sujets.
La paix signée à Athis est donc une paix fragile, une paix imposée qui ne règle rien sur le fond. Les causes profondes du conflit subsistent : la volonté d'autonomie des villes flamandes, les tensions sociales entre patriciat et métiers, la rivalité économique avec la France, et l'ombre pesante du puissant voisin français. La bataille de Mons-en-Pévèle et le traité d'Athis n'ont pas mis fin à la lutte franco-flamande. Ils n'en sont qu'un épisode sanglant et marquant. D'autres révoltes, d'autres batailles suivront au cours du XIVe siècle, notamment dans le cadre plus large de la Guerre de Cent Ans où la Flandre, renouant ses liens économiques avec l'Angleterre, deviendra un enjeu stratégique majeur entre les couronnes de France et d'Angleterre.
Épilogue : l'héritage d'une bataille oubliée
Que reste-t-il aujourd'hui de cette journée sanglante du 18 août 1304 ? La bataille de Mons-en-Pévèle, bien moins célèbre que sa "sœur" de Courtrai, semble s'être un peu perdue dans les brumes de l'histoire. Pourtant, elle fut un moment clé, un point de bascule dans la longue et complexe relation entre le royaume de France et le comté de Flandre.
Elle n'a pas été la victoire écrasante que Philippe le Bel espérait pour effacer l'humiliation des Éperons d'Or. Le courage désespéré des milices flamandes, capables de mettre en péril le roi de France lui-même au cœur de son armée, a montré une fois de plus que la Flandre ne se laisserait pas soumettre facilement. La détermination farouche de ces artisans et bourgeois à défendre leurs libertés face à la plus grande puissance militaire d'Europe force l'admiration.
Mais elle fut incontestablement une victoire stratégique française. Elle stoppa l'élan de la révolte flamande, permit à Philippe le Bel d'imposer le très dur traité d'Athis-sur-Orge et surtout, elle scella l'annexion définitive de Lille, Douai et Béthune au royaume de France. Sans Mons-en-Pévèle, la carte de notre région serait peut-être différente aujourd'hui.
Au-delà des conséquences politiques et territoriales immédiates, cette bataille nous rappelle la brutalité et la complexité des temps médiévaux. Ce n'était pas une simple lutte entre "bons" et "méchants". C'était un enchevêtrement d'intérêts économiques (le commerce de la laine et du drap), d'ambitions politiques (la volonté centralisatrice de Philippe le Bel face au désir d'autonomie flamand), de structures sociales en mutation (la montée en puissance des villes et des métiers face à l'ordre féodal traditionnel), et de fiertés nationales ou régionales naissantes. Des personnages hauts en couleur s'y sont affrontés : le roi calculateur Philippe le Bel, le vieux comte Guy de Dampierre pris en étau, le clerc devenu guerrier Guillaume de Juliers, les chefs populaires comme Pieter de Coninck...
Aujourd'hui, en se promenant sur les hauteurs de Mons-en-Pévèle, en contemplant ce paysage paisible de la Pévèle, il faut un effort d'imagination pour reconstituer le chaos, le bruit et la fureur de ce jour d'août 1304. Pourtant, en foulant cette terre chargée d'histoire, en pensant à ces milliers d'hommes qui se sont affrontés ici, et peut-être à mes propres ancêtres qui vivaient là, témoins anonymes de la grande Histoire, on ressent une connexion particulière. L'écho de la bataille semble encore flotter dans l'air, rappelant que notre présent est tissé des fils du passé, même des plus lointains et des plus violents.
Mons-en-Pévèle n'est pas seulement le nom d'un village ou d'une bataille oubliée. C'est un symbole de la résistance, du coût de la liberté, et de la complexité des forces qui façonnent l'histoire des peuples et des nations. Une histoire qui mérite d'être racontée, comprise et transmise, pour que le sacrifice de ceux qui sont tombés sur cette colline il y a plus de 700 ans ne soit pas totalement vain.
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Commentaires
C'est certain, je pourrais entendre le fracas de cette bataille la prochaine fois que je vais à Mons en Pévèle ! Je ne connaissais pas du tout cette histoire, merci pour ce texte si bien écrit et instructif ! Vite vite ... tu nous racontes une autre histoire ?! 😉